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Artemis II : l'équipage humain retourne vers la Lune

Artemis II : l'équipage humain retourne vers la Lune

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Cinquante-trois ans. C'est le temps écoulé depuis qu'un équipage humain a quitté l'orbite basse terrestre. Apollo 17, décembre 1972, Gene Cernan laisse ses empreintes dans la poussière de Taurus-Littrow, remonte dans le module lunaire, et personne ne revient. Depuis, on tourne en rond à quatre cents kilomètres d'altitude. La Station spatiale internationale, c'est notable, mais c'est la banlieue. La Lune, c'est la haute mer. Et le premier avril 2026, quatre personnes reprennent la route.

Qui part, et pourquoi eux#

Reid Wiseman commande la mission. Pilote de F/A-18, ancien de l'ISS, sélectionné NASA en 2009. Victor Glover occupe le siège pilote. Il a volé sur Crew Dragon en 2020 pour un séjour de cent soixante-huit jours en orbite. Christina Koch est spécialiste de mission. Elle détient le record féminin de séjour continu sur l'ISS avec trois cent vingt-huit jours. Jeremy Hansen, astronaute de l'Agence spatiale canadienne, complète l'équipage comme second spécialiste de mission. Il n'a jamais volé dans l'espace.

Trois premières dans cet équipage. Victor Glover sera le premier Noir à dépasser l'orbite basse terrestre. Christina Koch, la première femme. Jeremy Hansen, le premier non-Américain. On peut trouver ça symbolique ou on peut trouver ça anormalement tardif. Les deux sont vrais en même temps.

L'équipage de secours est composé d'André Douglas et Jenni Gibbons. Le sendoff officiel a eu lieu le vingt-sept mars au Kennedy Space Center.

La machine : SLS et Orion#

Le Space Launch System Block 1 mesure un peu plus de quatre-vingt-dix-huit mètres de haut. Au décollage, ses quatre moteurs RS-25 et les deux boosters à poudre produisent une poussée combinée d'environ trente-neuf méganewtons. C'est la fusée la plus puissante jamais mise en service opérationnel. Elle n'a volé qu'une seule fois, en novembre 2022, pour Artemis I, un vol inhabité qui a placé la capsule Orion en orbite autour de la Lune pendant vingt-cinq jours.

La capsule s'appelle Orion CM-003, baptisée "Integrity" par l'équipage. En dessous, le module de service européen ESM-2, construit par Airbus Defence and Space à Brême. Trente-trois moteurs au total : un moteur principal AJ10-190 hérité du programme de la navette spatiale, et trente-deux propulseurs d'appoint. Quatre panneaux solaires de sept mètres chacun, une envergure totale d'environ dix-neuf mètres, une production électrique d'un peu plus de onze kilowatts. L'ESM a été livré à la NASA en juin 2023 et empilé sur le SLS en janvier 2026. Dix pays européens et plus de vingt entreprises contribuent à ce module. C'est un point que la communication NASA mentionne rarement : sans l'Europe, Orion ne va nulle part.

Dix jours, pas d'orbite lunaire#

Artemis II n'est pas une mission d'alunissage. C'est un survol. La trajectoire est dite "free-return" : après l'injection translunaire, la capsule file vers la Lune, passe derrière la face cachée à environ sept mille six cents kilomètres de la surface, puis revient vers la Terre sans avoir besoin d'une manoeuvre de freinage orbitale. En cas de panne moteur majeure après l'injection, la gravité lunaire ramène l'équipage. C'est exactement ce qui a sauvé l'équipage d'Apollo 13 en avril 1970.

Au point le plus éloigné de la Terre, l'équipage se trouvera à plus de quatre cent mille kilomètres de chez eux. Le record actuel appartient à Apollo 13 : quatre cent mille cent soixante et onze kilomètres. Artemis II le dépassera d'environ deux mille cinq cents kilomètres. Ce sera aussi la vitesse de rentrée atmosphérique la plus élevée jamais encaissée par un équipage : environ quarante mille kilomètres par heure.

La durée totale est d'environ dix jours, avec un amerrissage prévu aux alentours du onze avril dans le Pacifique, au large de San Diego.

Le bouclier thermique, sujet qui fâche#

Lors d'Artemis I, le bouclier thermique d'Orion a subi des dégâts inattendus pendant la rentrée atmosphérique. Des morceaux de matériau ablatif se sont détachés. La NASA a modifié la trajectoire de rentrée pour Artemis II : un angle plus raide, une exposition thermique différente. Le problème a été étudié, la solution a été validée par des simulations et des tests au sol. Est-ce que ça me rassure complètement ? Non. Mais c'est la réalité de l'exploration spatiale : on gère le risque, on ne l'élimine pas.

Fenêtre de lancement et météo#

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Le décollage est prévu le premier avril 2026 à vingt-deux heures vingt-quatre UTC, soit dix-huit heures vingt-quatre heure locale de Floride, depuis le Launch Complex 39B du Kennedy Space Center. La fenêtre dure deux heures. La météo donne environ quatre-vingts pour cent de conditions favorables. En cas de report, les fenêtres de repli sont les sept, huit, dix et onze avril.

Quatre CubeSats internationaux (Allemagne, Argentine, Corée du Sud, Arabie Saoudite) seront largués pendant le transit, des expériences scientifiques embarquées en passagers sur le lanceur.

Le coût de revenir#

Le programme Artemis, de 2012 à 2025, a englouti une estimation d'environ quatre-vingt-treize milliards de dollars selon l'inspecteur général de la NASA. Le SLS seul représente à peu près vingt-quatre milliards. Orion, plus de vingt milliards. Ces chiffres donnent le vertige, et c'est normal. On peut les trouver obscènes. On peut aussi rappeler que c'est étalé sur treize ans, que ça est une fraction du budget fédéral américain, et que la retombée technologique et industrielle de ce type de programme est documentée depuis Apollo. Je ne tranche pas. Je constate que le débat est légitime dans les deux sens.

Artemis III, initialement prévue pour poser un équipage sur la surface lunaire, a été reconfigurée par la NASA le vingt-sept février 2026 : la mission, planifiée pour mi-2027, se limitera à des tests de rendez-vous en orbite basse avec les atterrisseurs commerciaux de SpaceX et Blue Origin. Les premiers alunissages habités sont désormais repoussés à 2028. Le retour d'échantillons martiens a été annulé par le Congrès, et les arbitrages budgétaires entre exploration robotique et exploration habitée restent tendus.

Ce que ça change#

Artemis II ne va pas "conquérir" la Lune. Aucun pied humain ne touchera le régolithe cette fois-ci. Ce que cette mission valide, c'est la chaîne complète : le lanceur, la capsule, le support-vie, la navigation translunaire, la rentrée à quarante mille kilomètres par heure, et la récupération en mer. Si tout fonctionne, Artemis III devient plausible. Si quelque chose casse, on saura quoi corriger avant d'envoyer des gens sur la surface.

Le vent solaire que la mission SMILE de l'ESA étudiera bientôt frappe aussi les astronautes hors de la magnétosphère terrestre. La mission MMX japonaise vers Phobos partage la même ambition de ramener des échantillons d'un autre corps céleste. Artemis II s'inscrit dans un mouvement plus large : après des décennies en orbite basse, l'humanité recommence à regarder plus loin.

Quatre personnes dans une capsule de cinq mètres de diamètre, à plus de quatre cent mille kilomètres de la Terre, avec pour seule protection un bouclier thermique dont la version précédente a montré des faiblesses. C'est du courage. C'est aussi de l'ingénierie. Et si ça marche, c'est le début de quelque chose qu'on attend depuis cinquante-trois ans.

Sources#

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