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Vega-C revole avec SMILE après 23 mois d'immobilisation

Vega-C revole avec SMILE après 23 mois d'immobilisation

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

L'Europe n'avait plus de lanceur léger. Pendant 23 mois, entre décembre 2022 et décembre 2024, pas un seul Vega-C n'a décollé de Kourou. Le dernier Vega première génération a tiré son ultime mission en septembre 2024 (Sentinel-2C). Pour lancer un petit satellite institutionnel européen, il fallait soit attendre, soit acheter un ticket chez SpaceX. C'est ce contexte qui rend le vol VV29, prévu le 19 mai 2026, bien plus qu'un simple lancement de satellite.

Pourquoi un insert de carbone-carbone immobilise un lanceur entier pendant deux ans ?#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Mission SMILE : l'ESA cartographie le bouclier magnétique terrestre.

Le 21 décembre 2022, VV22 décolle avec deux satellites Pléiades Neo à bord. Le deuxième étage, le Zefiro 40, lâche en vol. La cause : une érosion thermo-mécanique anormale de l'insert en carbone-carbone de la tuyère. Le matériau, fabriqué en Ukraine et fourni par Avio, présentait un défaut d'homogénéité. Les critères d'acceptation n'étaient pas assez stricts pour détecter le problème avant le vol. Deux satellites perdus, un lanceur détruit, et une enquête qui s'ouvre.

J'ai bossé sur des sujets d'infrastructure où un seul composant défaillant met tout un système à plat. C'est exactement ce qui s'est passé ici : un insert de quelques centimètres a cloué au sol un programme entier pendant presque deux ans.

Mars 2023, l'équipe d'enquête recommande un nouveau matériau carbone-carbone pour remplacer l'insert défectueux. En juin 2023, essai statique du Zefiro 40 avec ce nouveau matériau. Échec. La tuyère casse à nouveau, cette fois parce que la géométrie de l'insert et les propriétés thermo-mécaniques du nouveau matériau ne s'accordaient pas. Retour à la case départ. Avio doit concevoir un nouveau design complet de la tuyère, pas juste changer le matériau.

Le 28 mai 2024, premier essai statique du Zefiro 40 redesigné à Salto di Quirra, en Sardaigne. 94 secondes de combustion nominale. Le 3 octobre 2024, deuxième essai réussi : la qualification du nouveau design est terminée. Le 5 décembre 2024, VV25 décolle avec Sentinel-1C. Succès. Vega-C revole.

Qu'est-ce que l'Europe perd réellement pendant 23 mois sans lanceur ?#

Pour comprendre l'ampleur du problème, il faut regarder ce que l'Europe avait comme options pendant cette période. Ariane 5 était en fin de vie (dernier vol juillet 2023). Ariane 6 n'avait pas encore volé (premier vol en juillet 2024). Le Vega original arrivait en bout de course. Pendant des mois, l'Europe n'avait tout simplement aucun lanceur opérationnel. Aucun.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Celeste : l'ESA teste la navigation par satellite depuis l'orbite b….

C'est un truc qui me laisse perplexe quand j'y réfléchis. On parle de la troisième puissance spatiale mondiale, avec un budget ESA conséquent, et pendant une fenêtre de presque deux ans, le seul moyen d'envoyer un satellite européen en orbite passait par un lanceur américain. L'autonomie stratégique, c'est un concept qui s'effondre vite quand on n'a pas de fusée qui marche.

Depuis le retour en vol, Vega-C a enchaîné : VV25 (Sentinel-1C, décembre 2024), VV26 (BIOMASS, avril 2025), VV27 (CO3D + MicroCarb, juillet 2025), VV28 (KOMPSAT-7, décembre 2025). Cinq succès sur six vols au total, un seul échec (VV22). La cadence remonte, mais on part de loin.

Mise à jour, 5 mai 2026#

Mise à jour du calendrier de lancement. L'ESA a confirmé le report du lancement de la mission SMILE (Solar wind Magnetosphere Ionosphere Link Explorer) au 19 mai 2026 depuis Kourou (Vega-C VV28). La date initialement annoncée (avril 2026) a été repoussée pour des raisons de configuration de la fenêtre de lancement. Source : ESA SMILE mission page.

Ce que signifie le 19 mai 2026 pour l'accès européen à l'espace#

Le vol VV29 transporte SMILE (Solar wind Magnetosphere Ionosphere Link Explorer), un satellite de 2 250 kg développé conjointement par l'ESA et l'Académie chinoise des sciences. C'est la première coopération de ce type entre la Chine et l'ESA sur une mission scientifique complète. Le satellite sera d'abord placé sur une orbite circulaire à 700 km, puis rejoindra une orbite elliptique haute (périgée 5 000 km, apogée 121 000 km) pour observer la magnétosphère terrestre.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éclipse annulaire du 17 février 2026 : quatre passages dans l'ombre….

SMILE embarque quatre instruments totalisant 70 kg. Le SXI (Soft X-ray Imager), développé par l'Université de Leicester, produit la première imagerie X globale de la magnétopause. L'UVI (Ultraviolet Aurora Imager) observe les aurores boréales en continu pendant 45 heures d'affilée grâce à l'orbite haute. Le LIA (Light Ion Analyser) et le MAG (magnétomètre sur un bras déployable de 3 mètres) complètent le dispositif. Objectif : comprendre comment la Terre réagit au vent solaire et aux éjections de masse coronale. De la météo spatiale, en somme.

Le satellite est déjà ravitaillé depuis le 24 mars. L'étage supérieur AVUM+ est intégré. Décollage fixé au 19 mai 2026 (report depuis la fenêtre initiale 8 avril – 7 mai 2026, suite à un problème technique sur la chaîne de production d'un sous-système Vega-C). Séparation du satellite environ 57 minutes après le décollage.

Pourquoi Avio devient opérateur change la structure du programme ?#

Ce qui rend VV29 différent des précédents, c'est l'opérateur. Depuis 2012, tous les vols Vega et Vega-C étaient commercialisés et opérés par Arianespace. Le 14 novembre 2025, un accord signé au siège de l'ESA à Paris a transféré l'exploitation de Vega-C à Avio, le constructeur italien qui fabriquait déjà le lanceur. VV28 en décembre 2025 était le dernier vol géré par Arianespace. VV29 est le premier vol Avio.

Le parallèle avec Céleste est intéressant : l'Europe cherche à reprendre le contrôle sur ses capacités spatiales critiques, de la navigation au lancement. Avio est désormais à la fois constructeur et opérateur, ce qui devrait simplifier la chaîne de décision. Le modèle ressemble à ce que fait SpaceX ou Rocket Lab, où le même acteur conçoit, construit et lance.

Cinq lancements Vega-C sont prévus en 2026. Côté Ariane 6, c'est jusqu'à huit lancements cette année, dont le premier vol de la version 64 à quatre boosters (Amazon Kuiper, février 2026). Entre les deux, l'Europe vise treize lancements sur l'année. Si la cadence tient, c'est une rupture nette avec les années de disette.

Vaut-il vraiment le coup de payer cinq fois plus cher pour la souveraineté ?#

Sur ce point, j'hésite à trancher. Le coût par lancement de Vega-C tourne autour de 42 millions de dollars. Rapporté au kilo en orbite SSO, ça donne environ 18 260 dollars le kilo, contre 3 400 dollars pour un Falcon 9. L'écart est colossal : un facteur cinq. Et le Falcon 9 est réutilisable, Vega-C ne l'est pas.

Mais comparer les deux sur le prix seul, c'est passer à côté du sujet. Vega-C n'est pas là pour gagner des appels d'offres commerciaux contre SpaceX. Il est là pour que l'Europe puisse lancer ses propres satellites Copernicus, ses Sentinels, ses missions scientifiques ESA, sans dépendre d'un fournisseur étranger. C'est un outil de souveraineté, pas un produit commercial. Le jour où les relations diplomatiques se tendent (et elles se tendent régulièrement), avoir son propre lanceur, même plus cher, c'est de l'assurance.

Le programme de modernisation du Centre Spatial Guyanais, qui doit s'achever cette année, va dans le même sens : accueillir Ariane 6, Vega-C, des micro-lanceurs et des démonstrateurs réutilisables sur un même site, avec une cadence plus élevée. L'infrastructure suit, au moins sur le papier.

L'Europe peut-elle vraiment tenir la cadence de treize lancements en 2026 ?#

Le carnet de commandes Vega-C inclut Sentinel-3C (Q3/Q4 2026), KOMPSAT-6 et PLATiNO 1 (novembre 2026), et trois vols pour la constellation IRIDE d'observation de la Terre. Plus loin : Sentinel-1D, CO2M-A et CO2M-B pour Copernicus. La demande institutionnelle est là.

La vraie question, c'est la fiabilité sur la durée. Cinq succès consécutifs après l'échec de VV22, c'est encourageant. Mais le lanceur reste jeune (six vols au compteur) et un seul incident sérieux suffirait à remettre tout le programme en pause. L'Europe a testé ce scénario. Elle sait ce que ça coûte.

Le 19 mai à Kourou, quand Vega-C décollera avec SMILE à bord, ce ne sera pas juste un satellite de plus en orbite. Ce sera la confirmation que la cadence tient, que la transition vers Avio fonctionne, et que l'Europe a, peut-être, tiré les leçons de deux ans sans lanceur léger. Peut-être.

Sources#

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