Le programme Mars Sample Return est en sursis. Pas faute de science, pas faute de technologie. Faute d'argent et de volonté politique. Perseverance roule sur Mars avec trente-trois tubes remplis sur quarante-trois. Les échantillons existent. La mission pour les ramener sur Terre, elle, se disloque entre le Congrès, la Maison-Blanche et des agences spatiales qui ne savent plus sur quel pied danser.
Voici où on en est, sans détour.
Le Congrès vote, la Maison-Blanche coupe#
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Le feuilleton budgétaire de MSR résume tout ce qui ne tourne pas rond dans le financement spatial américain.
Côté Congrès, le soutien est massif. La Chambre a voté le H.R. 6938 le 8 janvier 2026 : trois cent quatre-vingt-dix-sept pour, vingt-huit contre. Le Sénat a suivi le 15 janvier : quatre-vingt-deux pour, quinze contre, trois abstentions. Le budget NASA FY2026 atterrit à 27,533 milliards de dollars. Mars Sample Return survit.
Côté Maison-Blanche, c'est une autre histoire. La proposition budgétaire de mai 2025 prévoyait moins vingt-cinq pour cent sur le budget NASA global. Moins quarante-sept pour cent sur la science. Et l'élimination d'une quarantaine de missions. Le sénateur Van Hollen a rejeté ce scénario frontalement. Le Congrès a tenu bon.
Mais le mal est fait. Le signal envoyé aux équipes, aux sous-traitants, aux partenaires internationaux : MSR n'est pas une priorité de l'exécutif. Et dans le système américain, un programme que la Maison-Blanche veut enterrer finit rarement par prospérer.
Huit à onze milliards : l'escalade qui a tué la confiance#
Bill Nelson, alors administrateur de la NASA, a posé le diagnostic sans anesthésie : "11 billion is too expensive, and not returning samples until 2040 is unacceptably too long."
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Les chiffres racontent l'histoire. En 2020, l'estimation se situait entre 3,8 et 4,4 milliards de dollars. Puis 5,6 à 7,2 milliards. En 2024, le verdict tombe : huit à onze milliards, part NASA seule. L'Office of Management and Budget (OMB) qualifie le programme de "grossly overbudget".
Cette dérive budgétaire n'est pas un accident. MSR est un programme d'une complexité extrême. Perseverance collecte les échantillons. Un Sample Retrieval Lander doit se poser sur Mars. Un Mars Ascent Vehicle (MAV) doit décoller depuis la surface martienne, une première absolue. Et l'Earth Return Orbiter (ERO) de l'ESA doit intercepter les échantillons en orbite martienne et les ramener sur Terre.
Quatre véhicules, deux agences. Zéro marge d'erreur. Le prix reflète la difficulté. Mais quand le prix triple en quatre ans, même les défenseurs les plus convaincus perdent leur argumentaire.
Perseverance fait son travail, personne ne vient chercher le colis#
Le rover Perseverance a atterri dans le cratère Jezero le 18 février 2021. En juillet 2025, il avait rempli trente-trois tubes sur quarante-trois. Dix tubes sont déjà déposés au dépôt Three Forks depuis janvier 2023. Les vingt-trois autres sont à bord du rover.
Et puis il y a Cheyava Falls. En septembre 2025, l'équipe de Joel Hurowitz publie dans Nature une découverte qui change la donne. La roche présente de la vivianite et de la greigite, une combinaison minérale compatible avec une biosignature. L'équipe de Hurowitz n'a pas identifié de processus abiotique convaincant pour expliquer ce qu'elle observe.
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La combinaison minérale n'est pas une preuve de vie. Mais c'est le signal le plus fort jamais détecté sur Mars. Et les échantillons qui pourraient trancher la question sont là-bas, dans des tubes en titane, à attendre qu'on vienne les chercher.
(En écrivant ça, je ne peux pas m'empêcher de penser à la mission MMX du Japon vers Phobos. Les Japonais, eux, ont un calendrier. Et un budget qui tient.)
L'ESA prise en étau entre MSR et sa propre survie#
L'Agence spatiale européenne avait un rôle central dans MSR. Airbus a décroché le contrat de l'Earth Return Orbiter pour 491 millions d'euros. Un vaisseau capable de capture orbitale autonome autour de Mars, conçu pour un aller-retour de cinq ans.
Le 28 mars 2026, les États membres de l'ESA demandent l'annulation de l'ERO. Le programme MSR côté NASA est trop incertain. L'ESA ne veut pas construire un vaisseau pour une mission qui n'aura peut-être jamais lieu.
La réponse de l'ESA : ZefERO. Reconvertir l'ERO en mission autonome, avec un lancement prévu en 2032. Récupérer ce qui peut l'être, redonner un objectif à des années de développement. C'est pragmatique. Sur le fond, je ne sais pas si c'est un plan B crédible ou juste une manière de sauver la face. Mais c'est l'aveu que le partenariat MSR tel qu'il était conçu est mort.
La Chine ne s'embarrasse pas de feuilletons budgétaires#
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Pendant que Washington débat et que l'ESA se réorganise, la Chine avance. Tianwen-3 est en phase de construction depuis mars 2026. Lancement prévu fin 2028. Retour d'échantillons sur Terre vers 2031. Objectif : au moins cinq cents grammes de sol martien.
Casey Dreier, de la Planetary Society, tempère : "Random rocks will almost certainly not answer big questions MSR is designed to answer." C'est vrai. Les échantillons de Perseverance ont été sélectionnés avec soin, dans un cratère choisi pour son potentiel géologique et biologique. Tianwen-3 fera du bon travail, mais ce ne sera pas la même science.
Le problème, c'est que "pas la même science" reste mieux que "pas de science du tout". Si les tubes de Perseverance restent sur Mars pendant que la Chine ramène ses propres échantillons, le symbole sera dévastateur. Le sénateur Hamilton l'a dit sans détour : le maintien du leadership américain face à la Chine est une priorité absolue pour la NASA, et y renoncer serait une capitulation stratégique.
JPL paye le prix fort#
Le Jet Propulsion Laboratory, berceau de MSR et de Perseverance, a perdu plus de mille cinq cents emplois en quatre vagues de licenciements, soit environ vingt-cinq pour cent de ses effectifs. La dernière vague, en octobre 2025 : cinq cent cinquante postes supprimés.
C'est la conséquence directe de l'incertitude budgétaire. Un labo qui ne sait pas s'il aura un programme dans deux ans ne peut pas garder ses ingénieurs. Et des ingénieurs qui partent ne reviennent pas. La compétence perdue est définitive.
Mars Future Missions, le programme de remplacement, a reçu cent dix millions de dollars pour développer des technologies (radar, spectroscopie, EDL). C'est un lot de consolation. Pas un plan.
Missions humaines vers Mars : l'argument qui ne tient pas#
L'OMB a avancé un argument qui mérite d'être démonté. Selon le bureau du budget, "sample return goals will be achieved by human missions to Mars." Traduction : pas besoin de MSR robotique, les astronautes iront chercher les échantillons eux-mêmes.
Scott Hubbard, ancien directeur du programme Mars à la NASA, a répondu sans filtre : "Let's get real. When ?! It's nonsense on several levels." Aucune mission habitée vers Mars n'est crédiblement planifiée avant 2039 ou 2040. Et même cette date est optimiste, compte tenu de l'état actuel du développement des systèmes de transport interplanétaire habité.
(D'ailleurs, si la propulsion nucléaire électrique que la NASA développe n'aboutit pas, les missions habitées vers Mars reculeront encore. Les deux sujets sont liés.)
Dire "les astronautes iront" est un argument politique, pas technique. C'est une manière de repousser le problème au-delà de l'horizon budgétaire en cours. Classique.
La mobilisation citoyenne pèse, mais ne suffit pas#
La Planetary Society a mobilisé ses membres. Environ quatre-vingt-cinq mille messages envoyés au Congrès en faveur de MSR. Le résultat est là : les votes FY2026 montrent un soutien bipartisan solide.
Mais le Congrès vote des budgets, il ne gère pas des programmes. La NASA doit exécuter. Et si l'exécutif freine, si les partenaires internationaux se désengagent, si les coûts continuent de grimper, le vote du Congrès devient un vœu pieux.
MSR est la priorité numéro un des deux dernières Decadal Surveys en sciences planétaires. La communauté scientifique est unanime. Les tubes sont sur Mars. La technologie est à portée de main. Et pourtant, on regarde le programme se déliter en temps réel.
Pendant qu'Artemis II s'apprête à envoyer quatre astronautes autour de la Lune et que la NASA investit des milliards dans le programme lunaire, les échantillons de Perseverance attendent dans la poussière de Jezero. MSR est planifié depuis les années 1980. On parle de quarante ans de promesses. La question n'est plus "est-ce qu'on peut ?". C'est "est-ce qu'on veut ?". Et pour l'instant, Washington regarde ailleurs.
(Si le sujet DART et la déviation d'astéroïdes vous parle, c'est le même genre de mission planétaire à long terme. Le genre que les budgets annuels ont du mal à protéger.)
Sources#
- The Planetary Society, "Advocacy Success: FY2026 NASA Budget", 2026
- The Register, "NASA science budget", janvier 2026
- Scientific American, "Trump Budget Calls for Stranding NASA's Mars Samples on the Red Planet", 2025
- Wikipedia, "NASA-ESA Mars Sample Return", consulté le 29 mars 2026
- The Planetary Society, "A Biosignature on Mars: Unpacking Perseverance's Cheyava Falls Find", 2025
- European Spaceflight, "ESA Member States Call for Cancellation of Earth Return Orbiter", mars 2026
- Image : Perseverance Scouts Landing Sites for Mars Sample Return, Credit: NASA/JPL-Caltech, domaine public





