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Tianlong-3 : Space Pioneer rate son premier vol

Tianlong-3 : Space Pioneer rate son premier vol

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Le vol inaugural de Tianlong-3 a échoué ce matin. Le lanceur de Space Pioneer a décollé de Jiuquan à 12 h 17 heure de Pékin, soit 04 h 17 UTC, et n'a pas atteint l'orbite. Une anomalie pendant la phase de vol. L'entreprise a présenté ses excuses et promis des corrections. Voilà pour les faits.

Maintenant, la vraie question. Est-ce que cet échec change quoi que ce soit au tableau d'ensemble du New Space chinois ? Pas vraiment. Mais il raconte quelque chose sur la vitesse à laquelle ces startups brûlent les étapes, et sur le prix qu'elles paient quand la réalité rattrape les ambitions.

Un lanceur conçu pour rivaliser avec le Falcon 9#

Tianlong-3, c'est un engin de soixante et onze mètres de haut, trois mètres huit de diamètre, environ cinq cent quatre-vingt-dix tonnes au décollage. Premier étage propulsé par neuf moteurs TH-12 au kérosène et oxygène liquide, pour une poussée cumulée d'environ huit méganewtons. Deuxième étage, un seul TH-12V optimisé pour le vide. Capacité annoncée : dix-sept tonnes en orbite basse terrestre en mode non réutilisable.

Le positionnement est transparent. SpaceX met vingt-deux virgule huit tonnes en LEO avec le Falcon 9 en expendable. Space Pioneer vise le même créneau, en dessous en capacité, mais à un coût censé être compétitif grâce à la réutilisabilité du premier étage par atterrissage vertical. Jusqu'à dix vols par booster, selon l'entreprise.

Sur le papier, c'est cohérent. Dans la pratique, il faut d'abord réussir à mettre une charge en orbite. Ce n'est pas fait.

L'incident de Gongyi, juin 2024#

Je ne peux pas parler de ce vol raté sans revenir sur Gongyi. Le 30 juin 2024, Space Pioneer procédait à un essai statique des neuf moteurs TH-12 du premier étage. Le test a atteint huit cent vingt tonnes de poussée. Sauf que la plateforme d'essai était dimensionnée pour six cents tonnes maximum. La jonction entre le lanceur et la plateforme a cédé.

Le premier étage s'est envolé avec deux cents tonnes de carburant restant. Cinquante secondes de vol involontaire. Impact à un kilomètre et demi au sud-ouest du site. Zéro victime, ce qui relève du miracle vu les images.

L'entreprise a mis en place cent vingt-sept mesures correctives. Un essai statique réussi a suivi le 15 septembre 2025, sur une plateforme renforcée. Le problème de Gongyi, c'était de l'ingénierie structurelle, pas de la propulsion. Mais ça posait une question légitime : est-ce que la culture de sécurité suit le rythme de développement ? Je n'ai pas de réponse tranchée sur ce point.

Space Pioneer : une entreprise qui va vite#

L'entreprise s'appelle officiellement Beijing Tianbing Technology. Fondée en 2019 par Kang Yonglai, ancien directeur technique de LandSpace. Ce n'est pas un inconnu du secteur.

Le financement est massif. Environ quatre milliards de yuans levés sur quinze tours de table, soit cinq cent cinquante-deux millions de dollars. En octobre 2025, une Series D d'environ deux milliards et demi de yuans. Trois cent cinquante millions de dollars en un seul tour pour une entreprise qui n'avait encore jamais mis un gramme en orbite avec son lanceur phare. Le marché chinois du capital-risque spatial ne manque visiblement pas de confiance.

Il faut quand même noter un fait. Le 2 avril 2023, Space Pioneer a réussi la mise en orbite de Tianlong-2, un lanceur plus petit au kérosène et oxygène liquide. Première fusée kerolox d'une startup chinoise à atteindre l'orbite du premier coup. Ce n'est pas rien. Ça montrait que l'équipe savait construire un moteur et un système de guidage fonctionnel. Tianlong-3 est un saut d'échelle considérable, et c'est là que les choses se compliquent.

Pour ceux qui suivent les déboires des lanceurs européens et le défi de l'accès à l'espace, le retour en vol de Vega-C montre bien que la fiabilité se construit vol après vol, pas dans les communiqués de presse.

Ce que l'échec du 3 avril ne dit pas#

La cause de l'anomalie n'est pas connue à l'heure où j'écris. Space Pioneer parle d'une anomalie en vol, sans préciser si c'est un problème de séparation d'étages, de propulsion, de guidage ou d'autre chose. L'investigation est en cours.

Je pourrais spéculer. Je ne le ferai pas. Quand un lanceur échoue à son premier vol, les causes possibles sont tellement nombreuses que toute hypothèse sans données est du bruit. On attendra les conclusions.

Ce qui est factuel, c'est que l'échec au premier vol d'un nouveau lanceur n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire spatiale. Falcon 1 de SpaceX a échoué trois fois avant de réussir. Ariane 5 a explosé à son vol inaugural en 1996. La question n'est jamais de savoir si un lanceur va échouer, mais combien de temps et d'argent il faut pour corriger. Avec les fonds dont dispose Space Pioneer, le temps de réaction pourrait être rapide. Pourrait.

Le New Space chinois ne ralentit pas#

L'échec de Tianlong-3 s'inscrit dans un contexte de croissance brutale. La Chine a effectué quatre-vingt-treize lancements orbitaux en 2025, un record national. L'objectif pour 2026 : cent quarante. Le pays compte plus de six cents entreprises spatiales commerciales. Le financement du secteur a atteint dix-huit virgule six milliards de yuans en 2025, en hausse de trente-deux pour cent sur un an.

En novembre 2025, la CNSA a publié un plan d'action pour le spatial commercial couvrant la période 2025 à 2027. Le message est clair : Pékin veut un écosystème privé capable de lancer des constellations massives. Qianfan, le projet de mégaconstellation chinoise, prévoit mille deux cent quatre-vingt-seize satellites d'ici 2027 selon le calendrier initial, pour un coût estimé à un milliard de dollars. Guowang, l'autre constellation, comptait déjà plus de cent satellites en orbite fin 2025.

Pour remplir ces constellations, il faut des lanceurs. Beaucoup. Et pas seulement les Long March de la CASC. C'est là que les startups entrent en jeu. LandSpace avec Zhuque-2 au méthane, Galactic Energy avec Ceres-1, Orienspace avec Gravity-1. Et Space Pioneer avec Tianlong-3, quand il volera correctement.

L'échec d'iSpace avec Hyperbola-1 en juillet 2024 n'a pas freiné le secteur. Celui de Tianlong-3 ne le freinera pas non plus. Le volume de lancements nécessaire pour les constellations chinoises est tel que chaque lanceur fonctionnel trouvera ses contrats. La vraie course, dans le New Space chinois, n'est pas si différente de celle que mène Isar Aerospace en Europe avec Spectrum : atteindre l'orbite d'abord, optimiser ensuite.

Le problème de fond#

Space Pioneer a les moyens financiers. L'équipe technique a prouvé qu'elle savait faire voler un lanceur avec Tianlong-2. Le marché intérieur chinois garantit des clients. Tous les ingrédients sont réunis sauf un : la démonstration que Tianlong-3 fonctionne.

La propulsion nucléaire reste une ambition lointaine pour le transport spatial, comme le montre le projet de la NASA pour Mars. Mais pour le marché LEO immédiat, ce sont les lanceurs chimiques réutilisables qui comptent. Et sur ce terrain, Space Pioneer a un produit crédible qu'il n'a pas encore réussi à livrer.

L'échec du 3 avril est un revers. Pas une fin. Mais chaque mois sans vol réussi, c'est un mois où LandSpace, Galactic Energy et les autres prennent de l'avance sur les contrats de constellation. Le temps joue contre Space Pioneer, même avec trois cent cinquante millions de dollars en banque.

Sources#

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