Le quatre avril 2026, vers quatorze heures vingt-deux UTC, un caillou glacé d'environ quatre cents mètres de diamètre passe à cent soixante et un mille kilomètres de la surface du Soleil. C'est la distance Terre-Lune divisée par deux et demie. A cette distance, le rayonnement solaire est absolument dévastateur. La question que tout le monde se pose depuis janvier : est-ce que C/2026 A1 (MAPS) va ressortir de l'autre côté en un seul morceau ?
Spoiler : personne ne le sait. Et c'est justement ce qui rend cette comète frappante.
Une découverte qui casse les records#
Le treize janvier 2026, à une heure quarante et une du matin heure locale, depuis l'observatoire AMACS1 à San Pedro de Atacama au Chili, quatre personnes repèrent un point faible dans le champ d'un télescope Schmidt de vingt-huit centimètres. Alain Maury, Georges Attard, Daniel Parrott et Florian Signoret. Le programme MAPS, pour Maury-Attard-Parrott-Signoret. L'objet est à 2,056 UA, magnitude 17,8. Rien de spectaculaire visuellement.
Ce qui est spectaculaire, c'est le timing. MAPS a été repérée quatre-vingt-un jours et demi avant son périhélie. Pour une comète du groupe de Kreutz, c'est du jamais vu. Le précédent record était deux fois et demie plus court. Maury, c'est un vieux briscard : astronome passé par l'observatoire de la Côte d'Azur, le Palomar, La Silla à l'ESO, avant de monter son propre observatoire dans le désert d'Atacama. Le genre de type qui tourne ses algorithmes de détection sur une RTX 3090 parce que le seeing chilien le permet.
J'ai suivi le parcours de Maury depuis un moment. Le type découvre des astéroïdes et des comètes depuis des décennies, dans un coin du monde où le ciel est tellement propre que ça en devient presque injuste pour le reste de la planète. Que ce soit lui qui attrape le Kreutz le plus lointain jamais détecté avant périhélie, ça ne m'étonne qu'à moitié.
Le groupe de Kreutz, pour ceux qui débarquent#
Les comètes rasantes du groupe de Kreutz partagent un ancêtre commun : probablement la Grande Comète de 371 avant notre ère, celle qu'Aristote a décrite. Au fil des passages successifs près du Soleil, le noyau originel s'est fragmenté en une famille entière. Depuis 1995, le coronographe LASCO du satellite SOHO en a détecté plus de cinq mille. La plupart sont des miettes de quelques mètres qui s'évaporent sans laisser de trace.
Les gros membres, eux, font l'histoire. Ikeya-Seki en 1965 : visible en plein jour, magnitude d'environ -10, fragmentée après le passage. Lovejoy en 2011 : noyau qui survit à cent quarante mille kilomètres du Soleil, visible à l'œil nu dans l'hémisphère sud, avant de se fragmenter quelques jours après le périhélie. C'est d'ailleurs le cas de Lovejoy qui alimente la thèse optimiste pour MAPS : même gabarit approximatif, même type de trajectoire.
Pour en savoir plus sur le comportement des comètes après le périhélie, notre article sur la fragmentation de C/2025 K1 ATLAS observée par Hubble détaille les mécanismes en jeu.
Quatre cents mètres : la mesure qui change tout#
L'estimation initiale du noyau de MAPS tournait autour de 2,4 kilomètres. En mars 2026, le JWST a livré une mesure directe : environ quatre cents mètres. C'est la première fois qu'on mesure directement la taille d'un noyau de Kreutz parmi les plus de cinq mille détectés. Avant MAPS, on extrapolait à partir de la courbe de lumière, avec des marges d'erreur considérables.
Quatre cents mètres, c'est petit. Pas désespérément petit pour un Kreutz (Lovejoy avait un noyau du même ordre de grandeur et a survécu), mais suffisamment petit pour que la question de la survie soit réellement ouverte. Un noyau plus gros aurait davantage d'inertie thermique, plus de masse pour encaisser le dégazage violent au périhélie. A quatre cents mètres, la marge est mince.
Les trois scénarios sur la table#
C'est là que le débat devient intéressant. On a trois possibilités, et personne dans la communauté ne s'accorde sur laquelle est la plus probable.
Scénario un : survie. Le noyau tient le coup. MAPS ressort du périhélie en un seul morceau, endommagée mais intacte. Dans ce cas, la magnitude post-périhélie pourrait atteindre -9. Une queue de cinq à dix degrés d'arc se déploie, visible à l'œil nu dès le sept avril. L'argument principal : Lovejoy en 2011, noyau comparable, a survécu à un passage encore plus serré (cent quarante mille kilomètres contre cent soixante et un mille pour MAPS). La physique n'interdit pas la survie.
Scénario deux : fragmentation avant le périhélie. Le dégazage s'intensifie dans les heures précédant le passage, les contraintes thermiques et rotationnelles dépassent la cohésion du noyau, et MAPS se disloque avant même d'atteindre le point le plus proche. C'est ce qui est arrivé à ISON en 2013. L'objet se transforme en nuage de débris qui se disperse rapidement. Pas de spectacle post-périhélie.
Scénario trois : fragmentation après le périhélie. Le noyau encaisse le passage mais les dégâts structurels sont irréversibles. MAPS se brise dans les heures ou jours suivants. On obtient alors une "comète sans tête" : pas de noyau central, mais une queue brillante alimentée par la sublimation des fragments. Visuellement spectaculaire, scientifiquement passionnant, mais éphémère.
Sur ce point, je n'ai pas de certitude et je me garderai bien d'en afficher une. La courbe de lumière jusqu'au deux avril est régulière : magnitude 4,2 le deux, 3,1 le trois. Pas de sursaut anormal qui signalerait une fragmentation en cours. C'est plutôt bon signe pour la survie, mais la comète C/2012 S1 ISON avait aussi une courbe propre avant de se désintégrer presque sans prévenir.
Ce que montrent les instruments en ce moment#
SOHO pointe son coronographe LASCO C3 sur MAPS depuis le deux avril. Le champ de LASCO couvre la période du deux au six. Le trois avril, le coronographe CCOR-1 embarqué sur GOES-19 (NOAA/NASA) prend le relais avec une résolution supérieure.
La courbe de magnitude médiane au périhélie oscille entre -1,7 et -2,8. Certaines estimations extrêmes descendent jusqu'à -15 (plus brillant que la pleine Lune), mais rien de concret ne soutient ces chiffres. Ce sont des extrapolations à partir de formules empiriques poussées hors de leur domaine de validité. En clair : personne ne sait à quel point MAPS va briller au plus près du Soleil, parce qu'on n'a quasiment aucune donnée de référence fiable pour un Kreutz de cette taille à cette distance.
La mission SMILE de l'ESA, qui étudie justement l'interaction entre le vent solaire et la magnétosphère, offre un contexte intéressant : le comportement du vent solaire dans les semaines entourant le passage de MAPS pourrait influencer la dynamique de la queue ionique.
Observer MAPS : la douche froide pour la France#
Il faut être honnête : depuis la France, les conditions d'observation sont mauvaises. MAPS sera extrêmement basse sur l'horizon ouest au crépuscule après le périhélie, noyée dans la luminosité résiduelle du Soleil. L'hémisphère sud est nettement favorisé pour la fenêtre du six au dix avril.
Depuis la France, le seul vrai spectacle accessible, c'est via les flux SOHO/LASCO en temps réel sur le site de la NASA. C'est frustrant, mais c'est la réalité géométrique. Pointer un instrument optique vers le Soleil pour tenter de voir MAPS au périhélie relève du suicide instrumental (et potentiellement oculaire). Ne le faites pas.
Pour ceux qui veulent comprendre comment Hubble peut capturer des phénomènes cométaires impossibles à résoudre depuis le sol, l'observation de l'inversion de rotation d'une comète illustre parfaitement la différence de résolution.
L'histoire derrière l'orbite#
Un dernier élément qui m'accroche. L'analyse orbitale de MAPS pointe vers un demi-grand axe d'environ cent cinquante-cinq UA, une période de mille deux cents à deux mille ans, et un dernier passage aux alentours de 363 de notre ère, avec une incertitude de vingt-huit ans. A cette époque, l'historien romain Ammianus Marcellinus signale des comètes visibles en plein jour. MAPS proviendrait de la fragmentation du lobe "Pe" lors de ce passage.
C'est vertigineux. On observe en direct un objet dont la dernière visite dans le système solaire interne remonte à l'Empire romain. Et la prochaine visite, si MAPS survit, ce sera dans environ mille sept cents ans. Aucun de nous ne sera là pour vérifier.
Mon verdict#
Les estimations de magnitude extrêmes (-5 à -15) circulent sur les réseaux et dans certains médias. Je ne les reprends pas. La fourchette médiane de -1,7 à -2,8 au périhélie est déjà notable pour un objet de quatre cents mètres. Si MAPS survit et que le scénario un se réalise, on aura un beau spectacle dans l'hémisphère sud pendant quelques jours. Si elle se fragmente, on aura des données scientifiques exceptionnelles sur la destruction d'un Kreutz observé en temps réel avec des instruments modernes.
Dans les deux cas, on gagne. C'est le genre d'événement où le résultat le moins intéressant serait que rien ne se passe du tout. Et vu l'orbite de MAPS, ça semble peu probable.





