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Sophie Adenot : 3 mois d'ISS, premier bilan epsilon

Sophie Adenot : 3 mois d'ISS, premier bilan epsilon

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Le 13 mai 2026, Sophie Adenot a passé le cap des trois mois en orbite. La capsule Dragon Freedom de Crew-12 s'est arrimée au module Harmony de l'ISS le 14 février à 20h15 UTC, après trente-quatre heures de vol depuis le pas de tir 40 du Kennedy Space Center. Première Française à séjourner sur la station depuis Thomas Pesquet et Alpha en 2021, deuxième femme française dans l'espace depuis Claudie Haigneré en 2001. Vingt-cinq ans entre deux signatures féminines françaises sur le manifeste ESA. C'est long.

À ce stade de la mission, le bilan tient en quelques chiffres concrets. Pas en superlatifs, j'en ferai l'économie.

Le décollage et le profil de mission#

Falcon 9 Block 5, vol 11 du booster B1090, lancement à 10h15 UTC le vendredi 13 février 2026 depuis SLC-40. Équipage à quatre : Jessica Meir commandant NASA, Jack Hathaway pilote NASA, Sophie Adenot mission specialist ESA, Andreï Fediaïev mission specialist Roscosmos. Le booster a réussi son retour sur la barge Just Read the Instructions au large de la Floride. Rien de spectaculaire en soi, c'est devenu la routine SpaceX. Mais pour le suivi opérationnel d'une mission habitée, la fiabilité du Falcon 9 reste la clé.

La cible affichée par l'ESA est une mission de neuf mois, jusqu'à mi-novembre 2026. C'est la plus longue d'un astronaute ESA à ce jour. Pesquet avait fait six mois sur Proxima en 2016-2017, puis six mois sur Alpha en 2021. Adenot va probablement dépasser le record européen détenu jusque-là par les missions allemandes et italiennes des années 2010. Neuf mois, ce n'est pas symbolique. C'est trois fois la fenêtre de transit Terre-Mars qui sert de référence aux préparations long terme.

Sophie Adenot rejoint l'Expedition 74 dès l'arrimage, puis l'Expedition 75 après la rotation d'équipage. Elle joue le rôle de crew specialist pour Columbus, le module européen, et pour Kibo, le module japonais. Les deux laboratoires qui concentrent la majorité des expériences européennes et japonaises depuis l'extension de la station en 2008.

Les deux cents expériences, et les sept françaises#

Le chiffre annoncé par l'ESA : environ deux cents expériences scientifiques et technologiques sur la durée totale de la mission. Trente-six d'entre elles sont européennes. Sept sont des expériences nouvelles développées par le CADMOS, le centre d'aide au développement des activités en micropesanteur et des opérations spatiales du CNES, basé à Toulouse. Trois autres sont des reprises ou extensions d'expériences françaises déjà installées à bord par les missions précédentes. Total France : dix expériences sous coordination CADMOS.

Ces sept nouvelles expériences couvrent trois axes. Santé physiologique de l'équipage en vol long. Technologies pour l'exploration lunaire et martienne. Pédagogie et lien avec le public. Détail des sept, parce que je trouve que la presse généraliste les survole en bloc sans dire ce qu'elles font vraiment.

EchoFinder : échographe autonome assisté par intelligence artificielle et réalité augmentée. L'astronaute pose la sonde, l'IA reconnaît les organes ciblés en temps réel, l'AR projette les repères anatomiques. Objectif : permettre à un membre d'équipage non médecin d'obtenir une image diagnostique exploitable, dans une optique de mission lointaine sans télémédecine en temps réel.

EchoBones : technique d'échographie pour mesurer la densité osseuse et la circulation sanguine en orbite. Les pertes osseuses en micropesanteur sont documentées depuis les années 70, on n'a toujours pas de protocole non invasif pour les suivre finement en vol.

PhysioTool : capteurs physiologiques synchronisés. Rythme cardiaque, tension, qualité du sommeil. Pas révolutionnaire en soi, l'intérêt vient de la corrélation multi-paramètres sur neuf mois.

MatISS-4 : quatrième itération d'une expérience CNES installée par Adenot dans Columbus le 17 avril 2026. Quatre boîtiers de la taille d'un smartphone contenant des lamelles de verre dans des coques polymère. Objectif : étudier comment des surfaces innovantes peuvent bloquer le développement microbien. Deux boîtiers reviennent sur Terre après huit mois, deux après seize mois. Les échantillons seront analysés par microscopie optique et nano-imagerie X au synchrotron européen de Grenoble. Applications terrestres potentielles : sous-marins, hôpitaux, transports collectifs.

MultISS : analyse de la contamination de surface par imagerie multispectrale. Complémentaire de MatISS-4. L'ISS, malgré tout le filtrage, accumule des biofilms. Ce qui s'y passe préfigure ce qui arrivera sur une station privée comme Haven-1, prévue pour 2027, et plus loin sur les habitats Gateway et lunaires.

EuroSuit : prototype textile de combinaison intra-véhiculaire européenne. Test ergonomique du donning rapide en cas d'urgence. L'enjeu : disposer d'une combinaison européenne autonome, à l'heure où l'ESA commence à investir dans l'astronautique souveraine post-Apollo et post-Soyouz.

ChlorISS : germination de graines en micropesanteur, dupliquée par 4 500 classes en France de l'élémentaire au lycée. Adenot fait pousser, les élèves font pousser, on compare les résultats. Pédagogiquement, c'est ce qui marche le mieux pour faire vivre une mission spatiale à des gamins de huit ans. Scientifiquement, ce n'est pas du Nobel, mais le dataset multi-sites a une valeur statistique non négligeable.

Les trois expériences existantes reprises ou étendues : Lumina (dosimètre à fibre optique mesurant les radiations), FoodProcessor (préservation alimentaire long terme), EveryWear (collecte de données physiologiques via iPad et capteurs connectés). Lumina tourne depuis Alpha en 2021, et chaque mois supplémentaire de mesures alimente le modèle de prédiction des doses pour les vols lunaires.

Ce qu'elle a déjà fait à bord#

Quelques jalons concrets datés des trois premiers mois. Pas un récap PR, juste ce qui est vérifiable dans les communiqués ESA, NASA et CNES.

Le 18 mars 2026, Adenot et Hathaway assurent le rôle d'IV (intra-véhiculaire), c'est-à-dire de support sol-équipage, pendant la sortie spatiale de Jessica Meir et Chris Williams. Une EVA de plusieurs heures pour préparer l'installation de panneaux solaires roll-out sur la structure de la station. Adenot ne sort pas, mais elle pilote la combinaison côté airlock, vérifie les checklists, gère les ombilicaux. C'est la même méthode que Thomas Pesquet avait utilisée sur Alpha avant ses propres EVAs. Une éventuelle sortie d'Adenot n'est pas confirmée à date, mais la mission en a la durée pour le permettre.

Le 9 avril à 14h04 UTC, contact radio amateur établi entre l'Université Paris-Saclay et la station. Une vingtaine de minutes d'échange, dans le cadre du programme ARISS. C'est la mécanique éprouvée des liaisons éducatives ESA-NASA, mais le timing avec les ChlorISS lancés en classe rend l'effet de levier pédagogique fort.

Le 17 avril, installation de MatISS-4 dans Columbus. Trois mois après le décollage, c'est la troisième expérience française nouvelle déployée à bord, derrière EchoFinder et PhysioTool. La cadence d'installation suit le rythme prévu par CADMOS.

En mai, ChlorISS bat son plein côté sol. Côté orbite, Adenot publie ses propres mises à jour vidéo "La science du dimanche matin", série de vulgarisation diffusée sur les réseaux sociaux ESA. Gyroscope flottant, pesée en micropesanteur, bulles d'eau qui s'agglutinent. Format court, voix posée, sans pathos. Ça fonctionne mieux que les reportages institutionnels lourds.

L'équipage rotated entre Expedition 74 et Expedition 75 fin avril. Adenot reste à bord, le rôle de Flight Engineer ESA passe à Expedition 75 avec une équipe partiellement renouvelée : Jessica Meir, Anil Menon NASA, Piotr Doubrov, Andreï Fediaïev, Anna Kikina côté Roscosmos, Jack Hathaway en complément. La structure d'équipage reste stable jusqu'au retour prévu en novembre.

Le contexte programmatique, qu'il faut rappeler#

Adenot a été sélectionnée dans la promotion ESA 2022, surnommée "The Hoppers". Cinq titulaires plus un astronaute paralympique et une réserve de onze noms. Elle est la première de cette promo à voler. Le calendrier prévoit que les autres titulaires (Rosemary Coogan UK, Pablo Álvarez Espagne, Raphaël Liégeois Belgique, Marco Sieber Suisse) volent dans les deux à trois ans qui suivent, à raison d'une affectation ESA tous les douze à dix-huit mois en moyenne sur l'ISS.

Côté carrière, Adenot a un profil atypique pour l'ESA. Ingénieure ISAE-SUPAERO, master MIT en facteurs humains avec thèse sur l'adaptation vestibulaire en gravité artificielle. Première femme pilote d'essai hélicoptère en France en 2018, plus de 3 000 heures de vol sur 22 modèles différents, colonel dans l'Armée de l'air et de l'espace. Elle a rejoint la promo ESA à 40 ans, ce qui est dans la moyenne haute. Elle a tenu le calendrier sans glissement notable, ce qui dans l'astronautique est déjà un exploit administratif.

Pour la France, cette mission est aussi un signal sur la place du financement national dans le programme ESA. Le CNES finance les sept expériences nouvelles et trois extensions sur fonds nationaux fléchés, en complément de la quote-part française du budget ESA. C'est le même schéma que pour Ariane 6 VA268 : la France joue son rang en payant son écot et en y ajoutant une couche bilatérale. Sans ce co-financement, la liste française aurait été beaucoup plus courte.

Ce qu'il reste à faire d'ici novembre 2026#

Six mois et demi de mission encore à courir si le calendrier tient. À ce stade, je vois trois jalons techniques à surveiller.

Première EVA française féminine. Si Adenot sort en EVA, elle devient la première femme française à avoir effectué une sortie extravéhiculaire. Aucune confirmation officielle à date, mais la durée de mission, son entraînement EVA validé au NBL Houston en 2025, et le besoin d'effectifs pour les opérations panneaux solaires rendent la chose plausible. C'est le scénario que je parierais à 60-40 en faveur d'au moins une EVA.

Boucle complète des sept expériences nouvelles CADMOS. Trois déjà déployées au 17 avril, quatre restent à installer ou activer d'ici l'été. EchoBones, MultISS, EuroSuit, FoodProcessor en sont les principales. Le déroulé sur neuf mois est calé pour étaler l'occupation des modules Columbus et Kibo.

Retour MatISS-4 sur Terre. Les deux premiers boîtiers reviennent après huit mois de séjour, soit dans le créneau octobre-novembre 2026. Analyse synchrotron au European Synchrotron Radiation Facility de Grenoble. C'est de ce retour qu'on tirera la première lecture sérieuse sur les revêtements antimicrobiens spatiaux, exploitables dans cinq ans pour Gateway.

Le reste, c'est de la maintenance ISS, des observations Terre, des sessions médicales hebdomadaires, et la liaison avec le grand public via la batterie de visios prévues par l'ESA Education. Pesquet avait posé le standard sur Proxima et Alpha. Adenot tient le format, sans en faire un show. Tant mieux.

Ce que ça dit du calendrier ISS#

Il faut quand même rappeler le décor. L'ISS est officiellement programmée pour une fin de vie en 2030, avec une dépressurisation contrôlée pilotée par le vehicle USDV de SpaceX en 2031. La mission epsilon, c'est l'une des dernières affectations longues européennes sur la station historique. Après, l'ESA bascule sur des contrats avec les stations privées (Axiom, Vast Haven, Orbital Reef si Sierra Space tient son calendrier) et sur le programme Gateway en orbite lunaire.

Pour Adenot, neuf mois en orbite basse, c'est aussi un test individuel sur la tenue d'un astronaute sur la durée pertinente pour Mars. La NASA a sa série Twins avec Scott Kelly. L'ESA n'a pas son équivalent en vol long. Les datasets physiologiques de PhysioTool, EveryWear et EchoBones cumulés sur neuf mois sur un sujet bien entraîné, ça intéressera les psychologues de mission Mars de la décennie 2030 plus que les communicants 2026.

J'ai trouvé la communication CNES et ESA mesurée sur cette mission, sans triomphalisme. Pesquet avait fait des étoiles, Adenot fait des résultats. Les deux profils sont complémentaires. Je préfère la deuxième.

Sources#

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