53 ans. C'est le temps écoulé depuis qu'un être humain a vu la Lune de près. Gene Cernan a quitté la surface lunaire le 14 décembre 1972 avec Apollo 17, et depuis : rien. Zéro humain au-delà de l'orbite basse terrestre. La NASA annonce que ça change le 1er avril 2026 à 22h24 UTC, quand le SLS décollera du Kennedy Space Center avec quatre astronautes à bord du vaisseau Orion.
J'ai passé la soirée d'hier à éplucher la documentation technique du vol. Le plan de mission, les specs du lanceur, les profils de l'équipage. Et la question qui revient en boucle dans ma tête : est-ce qu'Artemis II est le vrai retour vers la Lune, ou est-ce qu'on regarde la NASA dépenser des milliards pour un survol symbolique ?
Artemis II est-il vraiment un vol qui fait avancer le programme ?#
Le discours officiel est clair. Artemis II est la première mission habitée du programme Artemis. Quatre personnes vont quitter l'orbite terrestre, suivre une trajectoire de retour libre autour de la Lune (approche à environ 6 500 km de la surface côté face cachée), puis revenir amerrir dans le Pacifique près de San Diego. Durée : une dizaine de jours.
L'objectif technique est concret : tester les systèmes de support de vie du vaisseau Orion avec un équipage réel pour la première fois. Artemis I avait fait le trajet en 2022 sans personne à bord, pendant 25 jours. Cette fois, on vérifie que le matériel tient la route quand des humains respirent, mangent et dorment dedans. Le vaisseau Orion (surnommé "Integrity", capsule CM-003) embarque aussi un système de communications optiques O2O capable de transmettre à 260 Mbit/s en downlink. Pour du deep space, c'est du débit correct.
L'équipage, parlons-en. Reid Wiseman commande la mission, ancien chef du Bureau des Astronautes. Victor Glover est pilote, il a déjà volé sur Crew Dragon vers l'ISS. Christina Koch, spécialiste de mission, détient le record féminin de séjour continu dans l'espace (328 jours sur l'ISS) et a participé à la première sortie spatiale 100 % féminine en 2019. Et Jeremy Hansen, astronaute canadien de l'Agence spatiale canadienne, fera son premier vol spatial.
Les premières : Glover sera le premier homme de couleur à quitter l'orbite terrestre vers la Lune. Koch sera la première femme à le faire. Hansen sera le premier non-Américain à dépasser l'orbite basse. Sur le papier, c'est du lourd.
Quelle machine les envoie vers la Lune ?#
Le SLS Block 1, c'est 98 mètres de haut pour environ 2 608 tonnes au décollage. Quatre moteurs RS-25 (hydrogène/oxygène liquide) et deux boosters à poudre de cinq segments. La poussée totale au liftoff : environ 39,1 méganewtons, soit 15 % de plus que la Saturn V d'Apollo. Le lanceur peut envoyer plus de 27 tonnes vers la Lune.
Je me suis amusé à comparer avec Artemis I : en 2022, la capsule Orion sans équipage avait parcouru 2,25 millions de kilomètres, s'était approchée à 130 km de la surface lunaire, et avait atteint 432 210 km de la Terre. Artemis II sera plus modeste en distance : pas d'insertion en orbite lunaire, juste un survol. La trajectoire ressemble à celle d'Apollo 13 en 1970 (retour libre). Sauf qu'Apollo 13, c'était par accident.
Le module de service européen ESM-2, construit par Airbus, alimente Orion en énergie et propulsion. Le bouclier thermique de la capsule embarque plus d'un millier de blocs et tuiles de protection thermique pour encaisser la rentrée à environ 40 000 km/h. Le volume habitable intérieur : environ 9 m3, contre 6 m3 pour Apollo. Un peu plus de place pour quatre personnes pendant dix jours, même si "confort" reste un grand mot.
Artemis II n'est-il qu'un survol de luxe à 4 milliards ?#
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Là, je suis plus partagé. Parce que les chiffres du programme Artemis donnent le vertige (le vrai, pas celui des communiqués).
Selon l'inspecteur général de la NASA, chaque lancement SLS/Orion coûte environ 4,1 milliards de dollars pour les quatre premiers vols. Le coût total du programme Artemis est estimé à environ 93 milliards de dollars. Et Artemis II ne va même pas se poser sur la Lune. C'est un survol.
Pour comparer : Apollo 8 en 1968 avait fait un survol habité similaire. C'était le premier. On est en 2026, on refait la même chose avec une fusée plus grosse et un budget sans commune mesure. La technologie a progressé, mais la question reste : est-ce que le rythme du programme justifie l'investissement ?
Le programme a accumulé les retards. La date de lancement d'Artemis II a glissé plusieurs fois avant d'atterrir sur le 1er avril 2026 (avec des dates de secours les 2, 3, 4, 5, 6 et 30 avril). L'équipage est en quarantaine depuis le 18 mars. Le contexte géopolitique joue aussi : la Chine développe son propre programme lunaire habité, et la NASA a besoin de montrer que le programme avance.
Quel est mon verdict sur Artemis II ?#
Sur ce point précis, j'hésite à trancher de manière définitive. Mais je vais quand même le faire.
Artemis II n'est pas un coup de com'. Les tests de support de vie en conditions réelles, ça ne se simule pas au sol. Si le vaisseau Orion doit un jour transporter des astronautes vers une station lunaire Gateway ou vers la surface, il faut valider que tout fonctionne avec des humains dedans d'abord. C'est la base.
Le problème, c'est le coût par vol et la cadence. Un lanceur non réutilisable à ce prix, en 2026, pendant que SpaceX développe Starship de son côté, ça pose question sur la viabilité à long terme du SLS. La NASA le sait. Tout le monde le sait. Mais le programme est lancé, les contrats sont signés, et politiquement, on ne coupe pas un programme spatial habité qui emploie des milliers de personnes dans des dizaines d'États.
(En écrivant ça, je repense à un article que j'avais lu sur la propulsion nucléaire électrique que la NASA développe pour Mars. Si Artemis consomme le budget à ce rythme, les projets plus ambitieux risquent de prendre du retard. C'est un arbitrage que personne ne veut assumer publiquement.)
Donc oui, Artemis II est utile. C'est une étape technique nécessaire. Mais c'est aussi un programme qui avance lentement et qui coûte cher pour ce qu'il livre à chaque vol. Le vrai test, ce sera Artemis III : l'alunissage. Si ça arrive en 2028 ou 2029, le programme aura prouvé sa raison d'être. Si ça glisse encore, on aura dépensé des dizaines de milliards pour des survols.
En attendant, le 1er avril à 22h24 UTC, quatre personnes vont s'asseoir dans une capsule Orion au sommet de la plus grosse fusée jamais construite par la NASA. Et pendant dix jours, on va tous regarder vers le haut. Ça au moins, ça ne change pas depuis l'éclipse lunaire de mars dernier.
Sources#
- NASA, "NASA Sets Coverage for First Artemis Crewed Mission Around Moon", mars 2026
- NASA, "Space Launch System Reference", nasa.gov
- Smithsonian National Air and Space Museum, "Meet the Crew of Artemis II"
- NASA Office of Inspector General, estimation des coûts Artemis (2025)
- NPR, "NASA Artemis II April launch", 12 mars 2026
- Wikipedia, "Artemis II", consulté le 25 mars 2026
- Astronomy.com, "How Artemis 2 Will Fly Around the Moon"
- NASA Blog, "Artemis II Crew Begins Quarantine", 18 mars 2026
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