8 ans de croisière, 9 milliards de kilomètres parcourus, 9 survols planétaires (1 Terre, 2 Vénus, 6 Mercure) et un budget total estimé à 2 milliards d'euros pour la mission. En conditions réelles, BepiColombo est l'une des sondes les plus ambitieuses jamais expédiées vers le système solaire interne. Et elle va enfin se poser en orbite autour de Mercure en novembre 2026, avec un calendrier serré pour les équipes ESA et JAXA. Benchmark en main, regardons ce que cette mission apporte concrètement.
Le calendrier d'insertion : novembre 2026#
La date attendue tourne autour de novembre 2026, plusieurs sources ESA mentionnant le 21 novembre 2026 comme jalon de référence pour l'insertion en orbite mercurienne stable. Les spécifications annoncent : la capture gravitationnelle "faible" par Mercure, suivie de quatre arcs de poussée finaux qui réduiront la vitesse relative jusqu'à stabiliser la sonde sur une orbite polaire.
L'insertion n'est pas un freinage classique. C'est une chorégraphie pilotée par les propulseurs ioniques de la sonde, à très faible poussée, sur plusieurs semaines. Mercure n'a quasiment pas d'atmosphère, donc pas d'aérocapture possible. Et l'attraction du Soleil reste très forte à cette distance (0,39 unité astronomique), ce qui rend l'insertion délicate. Verdict : c'est l'une des manœuvres orbitales les plus complexes jamais tentées.
Initialement, BepiColombo devait entrer en orbite dès décembre 2025. Le report d'un an est dû à un problème de poussée découvert sur les moteurs ioniques en septembre 2024, juste avant le quatrième survol de Mercure. Les équipes ont reprogrammé la trajectoire pour compenser la perte de poussée. Pour le détail des survols antérieurs, la documentation ESA et plusieurs sources françaises spécialisées détaillent la chronologie.
Les deux orbiteurs : MPO et Mio#
BepiColombo n'est pas une sonde, c'est un convoi. Deux orbiteurs lancés ensemble, qui vont se séparer une fois en orbite mercurienne pour étudier la planète sous deux angles complémentaires.
Le MPO (Mercury Planetary Orbiter), fourni par l'ESA, pèse 1230 kg, embarque 11 instruments scientifiques, et se placera sur une orbite polaire à basse altitude (480 x 1500 km). Sa mission : cartographier la surface, mesurer la topographie, sonder l'intérieur, analyser la composition minéralogique. Les caméras à haute résolution (BELA, le télémètre laser, MERTIS le spectro-imageur thermique) vont produire des données qu'aucune mission précédente n'a pu collecter.
Le Mio (Mercury Magnetospheric Orbiter), fourni par la JAXA, pèse 285 kg, embarque 5 instruments, et restera sur une orbite plus elliptique (590 x 11600 km). Sa mission : étudier le champ magnétique de Mercure et son interaction avec le vent solaire. Mercure possède un champ magnétique faible mais structuré, ce qui en fait un laboratoire unique dans le système solaire pour comprendre la dynamique magnétosphérique.
Cette répartition des tâches est intelligente. Les deux orbiteurs travaillent en parallèle, à des altitudes différentes, ce qui multiplie le volume de données scientifiques collectables. Comptez une mission nominale d'un an, avec une extension probable d'un an supplémentaire si la sonde tient le coup.
Ce que Mercure révèle quand on la regarde de près#
À ce prix-là, on est en droit d'attendre des données qui changent la donne. Et c'est précisément ce que BepiColombo promet.
Quelques sujets que les chercheurs vont creuser.
- La structure interne. Mercure a un noyau métallique qui représente près de 60 % de sa masse, ce qui est anormalement élevé. Les hypothèses (impact géant, évaporation des couches externes, condensation préférentielle) attendent des données gravimétriques précises pour être tranchées. Le télémètre laser BELA et l'expérience de radiosciences MORE vont permettre de mesurer le champ gravitationnel avec une précision inédite.
- La composition de surface. Le spectro-imageur MERTIS opère en infrarouge thermique (7-14 µm), ce qui permet de cartographier la minéralogie sur l'ensemble de la surface. On s'attend à confirmer la présence de sulfures, à mieux caractériser les terrains volcaniques anciens, et à comprendre l'origine des dépressions creuses (les "hollows") observées par Messenger.
- Le champ magnétique. Mercure est la seule planète tellurique à part la Terre à posséder un champ magnétique intrinsèque. Les mesures de Mio vont permettre de comprendre la dynamique de ce champ, son interaction avec le vent solaire, et les phénomènes magnétosphériques (substorms, lignes de courant) qui s'y développent.
- L'exosphère. Mercure n'a pas d'atmosphère mais une exosphère ténue, alimentée par l'érosion solaire de la surface. Les instruments PHEBUS et SERENA vont analyser sa composition (sodium, potassium, calcium) et sa dynamique temporelle.
Comparatif avec Messenger : ce que BepiColombo apporte de plus#
La précédente mission vers Mercure, Messenger (NASA, 2011-2015), avait déjà révolutionné notre vision de la planète. Elle avait cartographié l'intégralité de la surface, confirmé la présence d'eau glacée dans les cratères des pôles, et mesuré le champ magnétique depuis une orbite très elliptique.
BepiColombo va plus loin sur trois points.
- Résolution spatiale. La caméra SIMBIO-SYS aura une résolution descendant jusqu'à 4 mètres par pixel sur certaines zones, contre 250 m pour Messenger en moyenne.
- Couverture spectrale. MERTIS opère dans une bande thermique qui complète les données visibles et proches infrarouges de Messenger. C'est une fenêtre minéralogique nouvelle.
- Mesures conjointes magnétosphère + surface. Avec deux orbiteurs simultanés à des altitudes différentes, on capte enfin la corrélation spatio-temporelle entre activité solaire, magnétosphère et surface.
Le rapport qualité/prix est intéressant. Mission à 2 milliards d'euros répartie entre 14 États membres ESA et le Japon. Coût comparable à une mission martienne moyenne. Retour scientifique attendu : plus de 1500 publications sur dix ans, formation de plusieurs centaines de jeunes chercheurs européens et japonais.
Le défi thermique : la vraie prouesse technique#
En conditions réelles, opérer une sonde près du Soleil est un défi d'ingénieur. À 0,39 UA du Soleil, le flux solaire reçu est dix fois plus intense qu'à l'orbite terrestre. La température de la face exposée peut dépasser 450 °C. La face froide, dans l'ombre, descend en dessous de -150 °C.
BepiColombo embarque pour cela un bouclier thermique multicouche, un système de radiateurs orientables et un revêtement réflectif spécifique. Les panneaux solaires utilisent des cellules conçues pour résister aux flux extrêmes, avec des angles d'incidence variables pour éviter la surchauffe. C'est de l'ingénierie de pointe, sans équivalent récent sauf peut-être Solar Orbiter et Parker Solar Probe.
Pour les amateurs de missions spatiales européennes, voir notre article sur Ariane 6 VA268 lancement avril 2026 qui détaille la suite du programme lanceur ESA.
Le calendrier 2026-2028 : ce qui va se passer#
Mon verdict après lecture des feuilles de route officielles.
- Novembre 2026 : insertion orbitale, séparation des deux orbiteurs, phase de commissioning des instruments.
- Décembre 2026 à mars 2027 : phase de calibration intensive, premières images publiques, premières mesures scientifiques diffusées.
- Avril 2027 : début de la mission scientifique nominale, un an de collecte intensive.
- Avril 2028 : fin de la mission nominale, décision sur l'extension d'un an.
- 2029 : éventuelle phase d'extension, dépendant de l'état des sondes et du budget des agences.
À noter que ce calendrier suppose une insertion orbitale réussie. Le risque opérationnel reste élevé. L'historique des missions Mercure n'est pas rassurant (Messenger avait connu plusieurs incidents techniques notables, Mariner 10 avait fait des survols sans pouvoir se mettre en orbite).
Pourquoi cette mission compte pour la France et l'Europe#
Plusieurs laboratoires français sont impliqués. LATMOS (Versailles) sur l'instrument PHEBUS, IRAP (Toulouse) sur l'instrument SERENA, IPGP (Paris) sur l'expérience radioscience MORE. C'est une mission qui irrigue largement la recherche française en planétologie.
Sur le plan industriel, Airbus Defence and Space (Toulouse) a fourni le module de transfert qui a propulsé la sonde pendant huit ans. Thales Alenia Space (Cannes) a contribué à plusieurs sous-systèmes. C'est un savoir-faire européen qu'aucune autre agence spatiale au monde n'égale aujourd'hui.
Pour la suite de l'exploration ESA, lire notre article sur ESA Airbus recyclage technologie ERO après annulation Mars Sample Return 2026 qui montre comment les agences européennes s'adaptent aux nouvelles contraintes budgétaires.
Pour qui suivre la mission de près#
Trois profils ont intérêt à garder un œil sur BepiColombo.
- Les astronomes amateurs avertis. Pas d'observation directe possible (Mercure et la sonde sont trop proches du Soleil), mais les premières images publiques en 2027 vont être spectaculaires. Suivez les comptes officiels ESA et JAXA.
- Les enseignants et formateurs en sciences. Mercure offre un cas pédagogique unique sur la planétologie comparée (Mercure, Vénus, Terre, Mars forment un quatuor télurique aux histoires divergentes).
- Les chercheurs en planétologie et magnétosphère. Les données seront mises à disposition de la communauté scientifique selon le calendrier ESA standard (embargo de 6 à 12 mois, puis ouverture).
L'insertion orbitale de novembre 2026 sera le moment clé. Si elle se passe bien, on tient l'une des plus belles missions scientifiques de la décennie. Si elle échoue, dix ans de préparation et 2 milliards d'euros partent en fumée. C'est la nature même de l'exploration spatiale, et c'est ce qui en fait un sujet aussi passionnant.
Sources#
- BepiColombo Wikipedia
- Fourth Mercury flyby begins new trajectory, ESA
- Marking one year until BepiColombo reaches Mercury, ESA
- BepiColombo mission set to reach Mercury, Notebookcheck
- Problèmes retardent arrivée BepiColombo, Sciencepost
- BepiColombo, CNES
- Quatrième survol Mercure dégradé BepiColombo, Reves d'Espace





