Vast Space devait lancer Haven-1 en août 2025. On est en avril 2026. Le lancement est désormais repoussé au premier trimestre 2027. Et pourtant, c'est l'un des projets spatiaux privés les plus sérieux du marché post-ISS. C'est précisément ce qui rend le dossier intéressant : un acteur crédible, financé, qui glisse quand même.
Un calendrier qui s'étire, encore#
Retour en arrière rapide. Mai 2023 : Vast annonce Haven-1, prévue pour août 2025. Fin 2024, le calendrier bascule à mai 2026. Le 20 janvier 2026, Aviation Week publie l'annonce officielle : ce sera Q1 2027. Deux ans de retard cumulés par rapport au plan initial, en trois glissements successifs.
La justification officielle de Vast tient en une phrase : « each milestone gives more data and greater certainty, enabling timelines to become progressively more precise. » Traduction honnête : on apprend en faisant, et le calendrier initial était optimiste. Ce qui, dans le spatial, n'étonne personne. Ce qui manque publiquement, en revanche, c'est la raison technique ou financière explicite du dernier report. Ni Vast, ni les documents accessibles ne la détaillent. Sur ce point précis, j'hésite encore à savoir si c'est un problème de qualification SpaceX côté Dragon, un sujet avionique, ou simplement un buffer de précaution. Mon interprétation : un mix des trois, avec la docking de Dragon comme variable critique.
Parce que oui, le mot clé ici, c'est SpaceX.
Le nœud SpaceX : convaincre qu'un Dragon peut docker là-dessus#
Haven-1 est lancée non habitée par un Falcon 9 Block 5. La station arrive seule en orbite, puis la mission Vast-1 décolle sur une Crew Dragon avec quatre astronautes à bord. C'est là que ça se joue. Max Haot, CEO de Vast, l'a dit noir sur blanc : « We have to basically convince SpaceX that it will be safe to dock Dragon. »
Ce n'est pas un détail marketing. C'est le cœur du risque programme. Vast ne contrôle pas Crew Dragon. SpaceX a son propre processus de qualification, ses propres exigences de sécurité, et zéro intérêt à précipiter une mission qui engage son véhicule phare. Chaque jalon d'intégration Vast doit être validé côté SpaceX avant d'ouvrir la porte du docking. C'est lent, c'est normal, et ça explique probablement une bonne partie des glissements.
Je l'ai vu sur d'autres dossiers aéro : quand vous dépendez d'un partenaire qui a sa propre chaîne critique, vos jalons ne sont jamais vraiment les vôtres. Ils sont négociés. Et personne ne négocie avec SpaceX en position de force.
La fiche technique, qui reste solide#
Passons aux chiffres. Haven-1 pèse environ quatorze tonnes, mesure un peu plus de dix mètres de long pour quatre virgule quatre mètres de diamètre. Le volume pressurisé atteint quarante-cinq mètres cubes, pour un équipage de quatre et des missions de dix à trente jours. Orbite : quatre cent vingt-cinq kilomètres, inclinaison de cinquante et un virgule six degrés, soit quasiment l'orbite de l'ISS. Durée de vie visée : environ trois ans.
Côté équipements, la station embarque jusqu'à cent cinquante kilos de cargo préchargé, une puissance disponible jusqu'à mille watts, et un hublot dôme d'un mètre dix de diamètre offrant cent quatre-vingts degrés de champ de vision. Ce hublot, c'est l'argument tourisme. Et accessoirement un vrai défi structurel.
La partie recherche, Haven-1 Lab, propose dix emplacements au format Middeck Locker Equivalent. Chacun accepte jusqu'à trente kilos et cent watts continus, avec une connexion Ethernet via liaison laser Starlink à des débits gigabit par seconde. C'est la première station commerciale à embarquer Starlink en inter-satellite laser. Les partenaires payload déjà signés sont Redwire (pharma et biotech via ADSEP4), Yuri (centrifuge à gravité variable avec trente-huit ScienceShells), JAMSS côté japonais, Interstellar Lab sur biologie et agriculture, et Exobiosphere. Ce n'est pas du vaporware.
La propulsion est fournie par Impulse Space, en oxyde nitreux et éthane. La structure primaire a été testée en pression à Mojave, en Californie, à l'été 2025. L'intégration est organisée en trois phases : systèmes fluidiques d'abord, puis avionique et GNC, puis habitation et protection. Vast a confirmé être entré dans cette phase d'intégration finale.
L'argent est là, et c'est ce qui change tout#
Le 5 mars 2026, Vast a bouclé un tour de cinq cents millions de dollars, dont trois cents en equity et deux cents en dette. Total investi dans la boîte depuis sa création : plus d'un milliard de dollars. Fondée en 2021 par Jed McCaleb (cofondateur de Ripple et Stellar, personnage qui n'a aucun problème de trésorerie personnelle), Vast attire désormais Qatar Investment Authority, Mitsui & Co. et Nikon Corporation. Des noms qui ne mettent pas cinquante millions dans un projet qu'ils estiment fumeux.
C'est ce qui distingue Haven-1 du reste du secteur new space commercial orbital. L'argent est sécurisé, l'architecture est simple (un seul module, pas de chantier à tiroirs), le lanceur et le véhicule équipage existent déjà. Comparez avec Orbital Reef (Blue Origin / Sierra), qui accumule les retards sans calendrier crédible, ou avec Starlab (Voyager / Airbus), visée pour 2029 sur Starship, donc dépendante d'un lanceur qui n'a encore jamais emporté de charge habitée.
Axiom avance en parallèle, avec ses modules attachés à l'ISS dès 2026 et une séparation vers 2030. C'est un autre pari, plus progressif, plus dépendant de la NASA. Vast joue la carte standalone. Plus risqué sur le papier, mais aussi plus agile. Sur ce débat Haven-1 vs Axiom, je penche pour Vast sur la vitesse d'exécution une fois le premier vol derrière eux, et pour Axiom sur la robustesse financière long terme grâce à l'ancrage ISS.
Notez aussi qu'en février 2026, la NASA a sélectionné Vast pour la sixième mission d'astronautes privés vers l'ISS (le programme PAM), avec un lancement pas avant l'été 2027. Cette mission est distincte de Haven-1, mais elle valide Vast comme opérateur équipage aux yeux de l'agence. Politiquement, c'est un signal fort.
Ce que ce report nous dit vraiment#
L'ISS sera déorbitée fin 2030 dans le Pacifique Sud. À ce moment-là, il faudra une alternative opérationnelle, sinon l'occident perd sa présence permanente en orbite basse pendant que Tiangong continue tranquillement. Haven-1 n'est pas cette alternative pérenne. C'est un démonstrateur de trois ans de durée de vie, une preuve de concept industrielle et commerciale pour préparer Haven-2, plus gros et modulaire dès 2028 avec quatre modules visés en 2030.
Vu comme ça, le report à 2027 n'est pas dramatique. Il est cohérent avec un planning de transition qui doit être prêt avant la déorbite ISS. Ce qui serait dramatique, c'est un glissement supplémentaire vers 2028. Là, la fenêtre commerciale se referme, et Axiom récupère toute la mise.
Mon pari : Vast tient Q1 2027, mais probablement dans la deuxième moitié du trimestre. La mission Vast-1 habitée suivra dans les trois à six mois, sous réserve feu vert SpaceX. Et si ça passe, Haven-1 devient la première station spatiale commerciale standalone de l'histoire. Rien que ça.
Pour aller plus loin sur la transition post-ISS, lisez notre analyse sur les vrais enjeux de l'annulation de Mars Sample Return, qui illustre à quel point la NASA navigue à vue sur ses programmes phares. Sur la dépendance aux lanceurs partenaires, le scrub de Spectrum chez Isar Aerospace montre exactement ce que veut dire « glissement normal » dans le spatial européen. Et pour le contexte exploration chinoise qui avance en parallèle sans faire de bruit, voyez la mission Tianwen-2 vers Kamo'oalewa.
Sources#
- Payload Space, Vast delays Haven-1 launch to 2027
- Wikipedia, Haven-1
- Aviation Week, Vast station launch slips to 2027
- Vast Space, Haven-1 enters integration phase
- NASA Spaceflight, Commercial space stations overview
- Business Wire, Vast secures $500M in funding





