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Hubble 36 ans : la Trifide vue par WFC3, mode 1-gyro

Hubble 36 ans : la Trifide vue par WFC3, mode 1-gyro

Par Thomas R.

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Thomas R.

Hubble vient de fêter ses 36 ans avec une nouvelle image de la nébuleuse Trifide, prise les 20, 21 et 22 février 2026 par la Wide Field Camera 3 sur son canal UVIS. Crédit officiel : NASA, ESA, STScI, traitement par Joseph DePasquale du Space Telescope Science Institute. La presse l'a reçue le 20 avril 2026, soit quatre jours avant la date anniversaire du décollage de STS-31 le 24 avril 1990. La NASA a sorti l'image en avance pour qu'on en parle au bon moment. Ça a marché.

Sur le papier, c'est une image anniversaire. Dans les faits, c'est un test technique de ce que peut encore faire un observatoire qui tourne en mode 1-gyro depuis le 14 juin 2024. Et ce que ça révèle, en matériel comme en science, mérite un comparatif sec avec la version 1997 et avec ce que JWST sait, ou ne sait pas, faire sur la même cible.

Le hardware embarqué pour cette image : WFC3, pas ACS#

Spec en main : l'image 2026 est sortie de la Wide Field Camera 3, canal UVIS, installée par les astronautes de STS-125 lors de Servicing Mission 4 en mai 2009. La WFC3 couvre de 200 à 1 700 nm, du proche ultraviolet au proche infrarouge, sur un champ de 162 par 162 secondes d'arc avec deux CCD 2K par 4K rétro-éclairés. Elle a remplacé la Wide Field and Planetary Camera 2 que SM1 avait posée en décembre 1993.

Trois filtres pour cette image : F502N pour l'oxygène doublement ionisé en bleu, F656N pour l'hydrogène alpha en vert, F673N pour le soufre une fois ionisé en rouge. Format final : 4 074 par 3 943 pixels, environ 4 années-lumière de large sur la cible.

Pourquoi la WFC3 et pas l'Advanced Camera for Surveys ? Parce que sur cette image grand champ, la WFC3 reste l'outil le plus polyvalent du télescope. L'ACS, posée en mars 2002 par STS-109, est techniquement encore active sur deux canaux : le Wide Field Channel et le Solar Blind Channel. Le High Resolution Channel, lui, est mort depuis janvier 2007 et n'a pas été réparable lors de SM4. SM4 a réparé le WFC, qui était hors service depuis ce même mois de janvier 2007. Verdict : ACS reste un instrument utile, mais pour une cible étendue avec sélection en raies d'émission, la WFC3 UVIS est plus adaptée. Le choix d'instrument n'est jamais neutre, et celui-là est cohérent.

1997 vs 2026 : ce que la comparaison technique raconte#

L'image de référence à laquelle tout le monde compare la version 2026, c'est celle de Jeff Hester, alors à Arizona State University. Prise de vue le 8 septembre 1997 par WFPC2, publication presse le 9 novembre 1999, crédit NASA, ESA et Jeff Hester. Pas Jeff Hester au STScI, comme on le lit parfois recopié de mauvaises fiches : Jeff Hester à Arizona State University. La nuance compte parce que la photo est devenue une référence pédagogique et qu'il faut citer juste.

Filtres 1997 : F502N pour l'oxygène, F547M en Strömgren y pour le continuum, F656N pour l'hydrogène alpha, F673N pour le soufre. Trois filtres sur les quatre se retrouvent en 2026, mais sur un capteur back-illuminated bien plus sensible et avec un échantillonnage spatial différent. Le résultat visuel ne se compare pas à l'œil nu, il se compare en mesure.

Et c'est là que la comparaison devient utile. L'objet HH-399, un jet Herbig-Haro éjecté périodiquement par une protoétoile jeune nichée dans la tête de la sea lemon (la limace de mer, terme officiel NASA pour décrire la forme de la nébuleuse cette fois-ci), est visible sur les deux images. Le contre-jet, lui, apparaît en zigzag orange-rouge derrière la nuque de la sea lemon. Vingt-neuf ans entre les deux clichés, et pour la première fois la communauté peut mesurer directement l'expansion du jet, donc estimer la vitesse et l'énergie injectée. La vitesse exacte n'est pas publique dans les sources que j'ai pu vérifier, je ne vais pas la sortir d'un chapeau. Le mouvement propre, lui, est confirmé.

C'est exactement le type d'observation que seul un télescope qui dure trois décennies peut produire. Pas une mission de cinq ans. Pas une cible photographiée une fois. Trente ans de recul et la même résolution angulaire, c'est ce qui permet d'écrire des papiers que JWST ne pourra pas écrire avant 2050.

Distance : 5 000 al, 4 100 al, 9 000 al, la valeur change selon la source#

Petit détour sur un chiffre qui circule mal. Le communiqué NASA et ESA d'avril 2026 parle d'environ 5 000 années-lumière. Wikipedia, sur la base de mesures plus récentes, donne 4 100 plus ou moins 200 années-lumière. La fiche ESA archive de 1999, sur l'image de Jeff Hester, indiquait 9 000 années-lumière. Cette dernière valeur est obsolète et il faut éviter de la recopier.

Pour cet article, j'utilise environ 5 000 années-lumière puisque c'est la valeur officielle du communiqué anniversaire. À noter pour les puristes : les estimations modernes convergent vers une fourchette plus basse, la valeur NASA arrondit pour la communication grand public. La nébuleuse, elle, ne bouge pas. C'est notre mesure qui s'affine.

Pour le contexte, on parle d'une nébuleuse logée dans la constellation du Sagittaire, au nord-ouest, désignée Messier 20 et NGC 6514. Charles Messier l'a cataloguée le 5 juin 1764. Triple nature documentée : nébuleuse en émission rose, nébuleuse par réflexion bleue au nord-nord-est, nébuleuse obscure (Barnard 85) qui crée les couloirs de poussière. L'étoile centrale qui ionise tout ça, c'est HD 164492A, une O7.5 III de plus de 20 masses solaires, entourée d'environ 3 100 jeunes étoiles. C'est exactement le type de pouponnière qu'on retrouve dans les Piliers de la Création ou dans la Carène, mais à plus petite échelle.

Le mode 1-gyro : la contrainte qu'on oublie quand on regarde l'image#

Voilà ce qui m'a vraiment frappé en lisant les fiches techniques. Cette image a été prise par un télescope qui ne dispose plus que de deux gyroscopes fonctionnels sur les six embarqués, et qui opère en mode 1-gyro depuis le 14 juin 2024. Trois gyros sont défaillants pour corrosion des flex leads, un autre est gardé en réserve, un sert à pointer. Tous les six avaient pourtant été remplacés par les astronautes de SM4 en mai 2009.

Ce passage en mode 1-gyro a eu un coût mesurable. NASA a documenté une réduction d'environ 12 pourcent de l'efficacité de planification, soit le passage de 85 à 74 orbites par semaine. La zone d'exclusion solaire s'est élargie. Les objets plus proches que Mars ne sont plus observables. Pour une cible comme la Trifide, en revanche, à environ 5 000 années-lumière et bien dégagée du Soleil pendant ses fenêtres d'observation, la dégradation est invisible à l'œil. La preuve, c'est cette image : aucune trace de jitter, des structures de poussière piquées au pixel près sur les couloirs de Barnard 85.

(J'ai testé pas mal de capteurs amateurs avec autoguidage défaillant, et la moindre dérive se voit immédiatement sur les nébuleuses fines. Que la WFC3 sorte ça en 1-gyro, c'est une vraie démonstration de ce que vaut le système de pointage du télescope, même réduit.)

NASA a explicitement refusé un plan de reboost commercial proposé par un acteur privé. Citation de Mark Clampin : « After exploring the current commercial capabilities, we are not going to pursue a reboost right now ». Position assumée. La projection officielle donne plus de 70 pourcent de probabilité d'avoir au moins un gyroscope encore fonctionnel jusqu'en 2035. À ce moment-là, la rentrée atmosphérique deviendra le vrai sujet, parce qu'à 547 km d'altitude, sans reboost, l'orbite finit par se dégrader. Mais on parle de la deuxième moitié des années 2030.

Hubble vs JWST : le vrai partage des rôles#

C'est la question qu'on me pose à chaque article sur Hubble : pourquoi continuer à payer pour Hubble alors que JWST tourne ? Réponse en specs.

SpecHubbleJWST
Miroir primaire2,4 m hyperbolique6,5 m segmenté or-béryllium (18 hexagones)
Surface collectéeréférenceenviron 6 fois Hubble
Plage spectrale0,1 à 2,5 µm (UV, visible, proche IR)0,6 à 28,5 µm (visible rouge à moyen IR)
UVOUINON
Coût annuel opsenviron 100 millions de dollarsnon communiqué publiquement

Le point critique : JWST n'observe pas dans l'ultraviolet. Sa plage commence au visible rouge à 0,6 µm. Hubble couvre tout le UV jusqu'à 0,1 µm, soit la bande dont on a besoin pour étudier les étoiles chaudes, les phénomènes haute énergie, le milieu interstellaire ionisé, certaines transitions atomiques clé. Pour cette image de la Trifide, le filtre F502N en oxygène doublement ionisé travaille dans le visible, donc JWST pourrait théoriquement faire un équivalent en NIRCam. Mais pour suivre une étoile O dans son rayonnement ionisant, ou pour mesurer l'absorption Lyman alpha d'un quasar, il faut Hubble. Pas le choix.

Sur le rapport qualité-prix, c'est moins simple à trancher. Les opérations annuelles de Hubble représentent environ 100 millions de dollars selon NASA. Le coût total cumulé du télescope, ajusté à 2021, tourne autour de 16 milliards de dollars depuis le démarrage officiel du programme en 1977. C'est cher pour un télescope. C'est moins cher que JWST. Et avec plus de 1,7 million d'observations cumulées, près de 23 000 publications peer-reviewed dont environ 1 100 pour la seule année 2025, et près de 29 000 chercheurs ayant publié à partir de ses données, c'est probablement le meilleur retour scientifique par dollar investi sur un grand observatoire spatial. Pour un comparatif côté JWST, voir Hubble et Webb sur Saturne en infrarouge et visible qui montre comment les deux instruments se complètent sur une même cible.

Ce que cette image dit du futur d'Hubble#

Le télescope a été conçu pour 15 ans d'opération. Il en est à 36. À ce stade, chaque image anniversaire devient un événement à double lecture : scientifique, parce que les séries longues comme la Trifide 1997-2026 produisent des données impossibles à acquérir autrement ; politique, parce qu'il faut justifier que NASA continue à payer un peu plus de 100 millions de dollars par an pour le faire tourner.

Mon verdict de testeur hardware : la NASA a raison de tenir Hubble en vie tant que le pointage tient. Le mode 1-gyro est une rustine élégante, pas une fin de vie. Tant que la WFC3 délivre des images de cette qualité et que l'ACS WFC tourne en parallèle, l'observatoire produit de la science qu'aucun autre instrument ne sait produire dans l'UV. Pour aller plus loin sur les capacités d'expansion mesurées par Hubble sur d'autres cibles évolutives, la nébuleuse du Crabe à 25 ans d'expansion vue par Hubble montre exactement le même type d'apport scientifique. Et pour la complémentarité visible plus infrarouge sur des galaxies, M101 vue par Hubble et Webb illustre comment les deux générations d'instruments construisent ensemble une lecture qu'aucun ne ferait seul.

Pour les observateurs amateurs qui veulent pointer la Trifide eux-mêmes au 200 mm sur une nuit d'été, elle culmine bas dans le Sagittaire, vers le sud, en juillet et août depuis l'hémisphère nord. Vous n'aurez pas la résolution de la WFC3, mais vous verrez les trois lobes d'émission qui ont valu son nom à la nébuleuse, et vous comprendrez pourquoi Messier l'a cataloguée 21e dans sa liste alors qu'il chassait des comètes.

Pour qui suivre encore Hubble en 2026 ? Trois profils :

  • L'astrophysicien UV : pas le choix, il n'y a que ça. Dans cette bande, JWST ne peut pas. Tant que Hubble vit, on observe. Quand il s'éteindra, le successeur direct sera Habitable Worlds Observatory au mieux dans les années 2040.
  • Le passionné de séries temporelles longues : 36 ans d'archive, c'est un patrimoine scientifique. Chaque cible re-pointée à 20 ou 30 ans d'intervalle produit des résultats que JWST ne saura pas reproduire avant longtemps.
  • Le chasseur d'images : Hubble produit toujours des images qui sortent en presse. Moins spectaculaires que celles de JWST en infrarouge faux couleurs, plus proches de ce que nos yeux verraient. C'est un argument plus émotionnel que scientifique, mais il compte pour la communication grand public.

Image : Nébuleuse Trifide vue par Hubble WFC3/UVIS, image anniversaire 2026. ESA/Hubble et NASA, traitement Joseph DePasquale.

Sources#

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