En 1971, Mariner 9 arrivait en orbite martienne et trouvait une planète noyée sous une tempête planétaire de poussière ; il a fallu attendre que la surface réapparaisse, et 7 329 images plus tard, on cartographiait enfin 85 % d'un monde dont on ne connaissait jusque-là que des fragments. Cinquante-cinq ans plus tard, en avril 2026, Mars se laisse encore désirer sur le même rythme. Un rover roule dans Jezero depuis cinq ans, un autre photographie des écailles de dragon dans Gale, et un instrument embarqué vient de publier 21 molécules organiques préservées depuis 3,5 milliards d'années. Tout ça sans gros titre, sans Starship, sans hype. Et c'est peut-être ce qui se rapproche le plus d'un message scientifique dans la durée.
Trois cycles d'exploration, un même rythme lent#
Pour comprendre où on en est, il faut remonter au début de la séquence. Mariner 9 décolle le 30 mai 1971 et entre en orbite autour de Mars le 14 novembre 1971 à 00:18 UT ; c'est le premier engin construit par l'humain à orbiter une autre planète, performance qui se mesurait alors en mois, pas en heures. Les Viking suivent : Viking 1 lancé le 20 août 1975, atterrissage le 20 juillet 1976 sur Chryse Planitia ; Viking 2 lancé le 9 septembre 1975, atterrissage le 3 septembre 1976 sur Utopia Planitia. Deux engins fixes, deux laboratoires biologiques de bord, et une question inaugurale qui n'a jamais reçu de réponse claire : Mars a-t-elle abrité, ou abrite-t-elle encore, des traces de vie ?
Curiosity reprend la séquence le 26 novembre 2011 ; il se pose dans le cratère Gale le 6 août 2012 à 05:17:57 UTC. Au 26 avril 2026, le rover totalise 4 877 sols actifs, soit plus de treize ans à vivre dans un cratère de 154 km de diamètre, à grimper le flanc d'une montagne centrale (Aeolis Mons, 5,5 km de haut) qu'on appelle plus simplement Mont Sharp. Perseverance ferme la séquence active : lancé le 30 juillet 2020 à 11:50 UTC depuis Cape Canaveral à bord d'une Atlas V, il atterrit le 18 février 2021 à 20:55 UTC dans le cratère Jezero, sur un site rebaptisé Octavia E. Butler. Au 26 avril 2026, il compte 1 841 sols et 41,57 km parcourus.
Cinq ans pour Perseverance, treize pour Curiosity, cinquante-cinq depuis Mariner 9. Chaque mission s'inscrit dans une chronologie qui ne se mesure plus en années mais en générations d'ingénieurs. C'est ce qui rend les annonces récentes, prises isolément, si difficiles à lire : elles s'ajoutent à un récit que les médias coupent en tranches, mais que la science martienne lit en continu. Pour rappel, la planète n'est jamais seule : en 2025, Mars Express a même participé à la campagne d'observation conjointe sur la comète interstellaire 3I/ATLAS observée depuis l'orbite martienne.
Avril 2026 (1) : les écailles de dragon dans Gale#
Premier événement, le plus visuel. Entre les sols 4859 et 4866 (captures les 7 et 13 avril 2026), Curiosity oriente sa Mastcam vers le sol et photographie ce que l'équipe baptise rapidement « dragon scales » : des milliers de polygones en nid d'abeille, motifs surélevés, qui s'étendent sur plusieurs mètres. Abigail Fraeman, deputy principal investigator de la mission, le formule simplement dans une note JPL : « We've seen polygon-patterned rocks like these before, but they didn't seem quite this dramatically abundant, stretching across the ground for meters and meters in our Mastcam mosaics ». La nuance compte. Ce n'est pas la première fois que des polygones apparaissent sur Mars ; c'est la première fois qu'ils s'étalent de cette façon, en tapis continu, sous une caméra de surface.
L'hypothèse principale reste la dessiccation cyclique : une boue humide qui sèche, se craquelle en T, se rétracte, et finit par produire des jonctions hexagonales en Y au fil de cycles d'hydratation et de dessiccation. Parallèle géologique direct avec Pontours, un site visité en 2023 où Curiosity avait déjà documenté des hexagones réguliers. Le scénario alternatif, mouvement de cristaux de glace souterraine, reste sur la table mais est jugé moins probable. Les crêtes surélevées s'expliquent par la résistance différentielle : les joints minéralisés ont mieux résisté à l'érosion éolienne que l'argile environnante, ce qui dégage le motif en relief.
À côté, le contexte est moins photogénique. Curiosity est à l'intérieur du cratère Antofagasta, un cratère d'impact d'environ 10 mètres de diamètre, relativement jeune à l'échelle géologique (~50 millions d'années), nommé d'après la ville portuaire chilienne. Le fond est tapissé d'un matériau sableux sombre ondulé qui, aux mots du blog NASA, « covered up the most interesting rock layers ». Pas idéal pour forer. L'équipe a basculé sur la cible Atacama, un bloc « drillable-looking, representative-looking » identifié au sol 4870, hors du fond du cratère. Sur Mars, un mètre de différence change tout.
(Petite digression : j'ai construit un graphique des sols Curiosity sur les cinq dernières années en croisant les blog entries du JPL. Le rythme de forage moyen, depuis 2020, c'est un échantillon tous les 80 sols environ. Quand on lit un communiqué qui dit « la prochaine cible est Atacama », il faut entendre : encore 60 à 80 sols avant un nouveau résultat. La temporalité martienne, c'est ça.)
Avril 2026 (2) : 21 molécules carbonées, un précurseur de l'ARN#
Deuxième événement, beaucoup moins visuel mais probablement plus structurant. Le 21 avril 2026, Nature Communications publie l'étude conduite par Amy Williams (University of Florida) et Jennifer Eigenbrode (NASA Goddard) sur l'analyse d'un échantillon martien collecté en octobre 2020. Nom de l'échantillon : Mary Anning 3, foré dans la région de Glen Torridon (cratère Gale), nommée d'après la paléontologue britannique du XIXe siècle. Instrument utilisé : SAM (Sample Analysis at Mars), le laboratoire chimique embarqué dans le ventre de Curiosity. Technique : TMAH (hydroxyde de tétraméthylammonium), une dérivatisation chimique qui n'a été embarquée qu'en deux doses sur tout le rover. Une dose vient d'être brûlée. Il en reste une.
Les chiffres bruts : 21 molécules carbonées identifiées, dont 7 jamais détectées sur Mars auparavant. Deux familles attirent l'attention. D'abord le benzothiophène, une molécule à carbone et soufre, double anneau, déjà retrouvée dans certaines météorites ; le soufre y joue un rôle de bouclier capable de protéger d'autres molécules organiques des radiations cosmiques. Ensuite, et c'est le résultat le plus inattendu, un hétérocycle azoté : une structure en anneau contenant carbone et azote, identifiée comme précurseur chimique de l'ARN et de l'ADN. Citation de l'étude reprise par NASA JPL : « Nitrogen heterocycles have never been found before on the Martian surface or confirmed in Martian meteorites ». Première détection en surface, jamais vue dans une météorite martienne récupérée sur Terre.
La conservation se chiffre en milliards d'années. Les molécules sont restées préservées dans la roche pendant environ 3,5 milliards d'années, ce qui correspond à l'âge du substrat sédimentaire de Glen Torridon. Et c'est ici qu'il faut s'arrêter, parce que la tentation de conclure est forte. La formulation officielle de l'équipe scientifique est précise : « renewed confirmation that ancient Mars had the right chemistry to support life ». La bonne chimie pour soutenir la vie. Pas la vie elle-même. L'origine de ces molécules, biologique, géologique ou météoritique, n'est pas déterminée et restera probablement ouverte tant qu'on n'aura pas un échantillon ramené sur Terre pour analyse complète. Sur ce point, ce serait trop simple de conclure que Curiosity vient de trouver une preuve de vie. Il vient de trouver une signature chimique compatible avec la vie. C'est différent, et la nuance est ce qui sépare la science du communiqué de presse.
(Une seconde digression, plus personnelle : j'ai compilé en tableau les détections d'organiques par SAM communiquées par la NASA depuis l'arrivée de Curiosity dans Gale. Le ton officiel n'a pas bougé d'un mot d'une annonce à l'autre, mais la base de données s'est étoffée. C'est ça, à mon sens, le vrai signal : pas une découverte unique, mais une accumulation de signatures qui finissent par dessiner un paysage chimique cohérent. Ça ne fait pas un titre, mais ça fait une conviction qui s'installe lentement.)
Cinq ans de Perseverance : le bilan calme#
Pendant que Curiosity photographie ses écailles à Gale, Perseverance, de l'autre côté de la planète, vient de souffler ses cinq bougies dans le cratère Jezero. Le bilan tient en chiffres patiemment accumulés : 1 841 sols, 41,57 km au compteur (record en une seule journée : 411,7 mètres le 19 juin 2025), plus de 90 % du trajet réalisé en conduite autonome. Côté collecte d'échantillons, 33 tubes sur 43 ont été remplis : 8 roches ignées, 13 sédimentaires, 3 ignées-impactites, 1 serpentinite, 1 carbonate silicifié, 2 régolithes, 1 atmosphérique et 3 témoins. Dix tubes ont été déposés au sol à Three Forks (rebaptisé Twin Peaks) en février 2023, premier dépôt d'échantillons sur une autre planète, en prévision d'une récupération future.
Trois moments scientifiques marquants, dans l'ordre. Août 2022 : détection de molécules organiques à Wildcat Ridge. Septembre 2023 : MOXIE, l'instrument de production d'oxygène à partir de CO2 atmosphérique, conclut sa mission après avoir démontré que la technologie fonctionne. Janvier 2024 : Ingenuity, l'hélicoptère démonstrateur qui devait initialement faire 3 vols en 45 jours, prend sa retraite après 72 vols étalés sur près de trois ans. Et puis, juillet 2024 : Cheyava Falls, ces fameuses « taches léopard » sur une roche, qui combinent composés organiques carbonés et minéraux ; à ce jour, le candidat biosignature le plus convaincant identifié par la mission. Convaincant, pas confirmé.
Le rover est certifié opérationnel jusqu'à au moins 2031 selon les évaluations techniques de la NASA. Prochain cap : la région du Lac de Charmes, pour de nouveaux prélèvements. Si on lit le calendrier dans le bon sens, Perseverance a encore environ cinq ans de science devant lui. Soit l'équivalent de toute la mission qu'il a déjà menée. Et c'est paradoxalement là que le tableau se complique.
Le retour des échantillons : annulation, et après ?#
Parce qu'à quoi sert une collecte d'échantillons sans retour ? La question, longtemps rhétorique, est devenue explicite début 2026. Le programme Mars Sample Return (MSR), conçu en partenariat NASA-ESA pour rapatrier les tubes Perseverance, a été éliminé du budget américain par le minibus spending package voté le 8 janvier 2026. Coût initial estimé : environ 4 milliards de dollars. Coût projeté final : environ 11 milliards de dollars. Date de retour repoussée à 2040 au mieux. Le Congrès a tranché ; le programme est mort dans sa version coopérative. Du côté européen, l'ESA a formellement supprimé l'Earth Return Orbiter (ERO) lors de son 345e Conseil le 28 mars 2026. C'est terminé. (Pour le détail, le verdict sur le Mars Sample Return annulé est à lire ici.)
Reste l'autre voie : le privé. Elon Musk a annoncé le 9 février 2026 un report de cinq à sept ans des ambitions martiennes de SpaceX, pour se concentrer d'abord sur la Lune. Le plan original prévoyait cinq Starship V3 non habités en 2026, avec robots Optimus à bord, et un premier vol habité vers 2029. Tout est décalé. L'Europe est sortie du jeu sur l'ERO ; SpaceX gagne du temps sur Mars. La piste alternative la plus crédible côté NASA, celle de la propulsion nucléaire électrique pour un transit habité Mars en 2028 et au-delà, reste à l'état de feuille de route ; rien n'est encore engagé sur du matériel. Pendant ce temps, les 33 tubes Perseverance attendent dans Jezero, plus 10 déposés à Three Forks, plus ce que Curiosity continue de collecter dans Gale. Sur les onze prochaines années, on sait qu'on va observer beaucoup. On sait qu'on ne va pas ramener grand-chose.
Paradoxalement, c'est peut-être ce qui donne aux deux annonces d'avril 2026 leur poids réel. Sans MSR, chaque résultat in situ pèse plus lourd dans la balance scientifique. Le SAM de Curiosity ne sera plus jamais remplacé : il a deux doses TMAH au total, une est partie sur Mary Anning 3, il en reste exactement une. Quand cette dernière sera utilisée, on basculera sur ce que les instruments permettent encore, sans plus rien d'équivalent en réserve. La frugalité instrumentale, longtemps une contrainte budgétaire, devient maintenant une stratégie scientifique de fait. On lance moins, on ramène encore moins, et on apprend à tirer plus de ce qui est déjà là-haut.
Le récit qu'on n'écrit pas#
Si je devais nommer ce qui me frappe en relisant la séquence entière (Mariner 9, Viking, Curiosity, Perseverance, MSR annulé, Starship reporté), c'est l'écart entre la patience réelle de l'exploration et l'impatience supposée du public. Mariner 9 a attendu deux mois qu'une tempête se dissipe pour pouvoir observer. Viking a tourné plus de six ans à la surface. Curiosity en est à sa quatorzième année. Perseverance entre dans sa sixième. Aucun de ces engins n'a été conçu pour l'instant viral ; tous l'ont été pour l'accumulation lente. Les écailles de dragon ne sont pas un événement, c'est un indice supplémentaire dans un dossier ouvert depuis Pontours en 2023. Les 21 molécules ne sont pas une révolution, c'est une couche de plus dans le portrait chimique du Mars ancien.
Pour qui suit ce dossier, l'analogie la plus juste reste celle de la paléontologie. Mary Anning, à qui l'échantillon a été dédié, passait des mois sur les falaises du Dorset pour exhumer un fragment de squelette ; elle ne formulait pas d'hypothèse globale à chaque os trouvé. Elle accumulait. Le sens venait après, parfois bien après. Curiosity et Perseverance font la même chose, à des dizaines de millions de kilomètres de tout laboratoire humain. Et le résultat sera lui aussi à lire après, peut-être bien après. À condition qu'on garde la patience d'observer une planète qui, depuis 1971, a appris à se faire désirer.
Image : « Perseverance's Mid-Climb View of Jezero Crater » (PIA26378). Crédit : NASA/JPL-Caltech, domaine public. NASA Images
Sources#
- NASA JPL, « NASA's Curiosity Finds Organic Molecules Never Seen Before on Mars » : https://www.jpl.nasa.gov/news/nasas-curiosity-finds-organic-molecules-never-seen-before-on-mars/
- NASA Science Blog, « Curiosity Blog Sols 4867-4872: Sand Fill in Antofagasta Crater » : https://science.nasa.gov/blog/curiosity-blog-sols-4867-4872-sand-fill-in-antofagasta-crater-and-finding-our-next-drill-target/
- Nature Communications, étude Williams et al. (DOI 10.1038/s41467-026-70656-0) : https://www.nature.com/articles/s41467-026-70656-0
- PetaPixel, « Mars Curiosity Rover Captures Photos of Rocks That Look Like Dragon Scales » : https://petapixel.com/2026/04/21/mars-curiosity-rover-captures-photos-of-rocks-that-look-like-dragon-scales/
- Science Alert, « Curiosity Found Strange Dragon Scale Rocks on Mars » : https://www.sciencealert.com/curiosity-found-strange-dragon-scale-rocks-on-mars-and-scientists-are-excited
- Live Science, « NASA's Curiosity rover finds a surprising number of giant dragon scales » : https://www.livescience.com/space/mars/nasas-curiosity-rover-finds-a-surprising-number-of-giant-dragon-scales-littered-across-mars
- phys.org, « Mars rover finds compounds » : https://phys.org/news/2026-04-mars-rover-compounds.html
- National Air and Space Museum, « Five years of Perseverance rover on Mars » : https://airandspace.si.edu/stories/editorial/five-years-perseverance-rover-mars
- NASA JPL, « NASA's Perseverance Mars Rover Ready to Roll for Miles in Years Ahead » : https://www.nasa.gov/missions/mars-2020-perseverance/perseverance-rover/nasas-perseverance-mars-rover-ready-to-roll-for-miles-in-years-ahead/
- Wikipedia, « Perseverance (rover) » : https://en.wikipedia.org/wiki/Perseverance_(rover)
- Wikipedia, « Curiosity (rover) » : https://en.wikipedia.org/wiki/Curiosity_(rover)
- NASA History, « 50 Years Ago: Mariner 9 Enters Mars Orbit » : https://www.nasa.gov/history/50-years-ago-mariner-9-enters-mars-orbit/
- Wikipedia, « Viking 1 » : https://en.wikipedia.org/wiki/Viking_1
- Wikipedia, « Viking 2 » : https://en.wikipedia.org/wiki/Viking_2
- Science AAAS, « NASA's Mars Sample Return mission dead » : https://www.science.org/content/article/nasa-s-mars-sample-return-mission-dead
- Space.com, « Elon Musk says SpaceX Mars 2026 is 50-50 » : https://www.space.com/space-exploration/private-spaceflight/elon-musk-says-spacex-will-launch-its-biggest-starship-yet-this-year-but-mars-in-2026-is-50-50





