Pierre Méchain a trouvé M101 en 1781 et l'a décrite comme une nébuleuse sans étoiles. Deux cent quarante-cinq ans plus tard, une équipe menée par Daniela Calzetti (UMass), Christopher Clark (STScI) et Kuntz (JHU) publie un composite Hubble plus JWST de cette même galaxie. Entre les deux, on est passé de "tache floue dans la Grande Ourse" à la cartographie grain par grain de la poussière interstellaire. L'écart donne le vertige, et c'est précisément cet écart qui rend le résultat de mars 2026 intéressant.
Pourquoi M101 pose un problème aux modèles de poussière interstellaire#
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En clair : M101, alias la galaxie du Moulinet, est une spirale barrée de type SAB(rs)cd située à environ vingt-et-un millions d'années-lumière. Son diamètre apparent atteint environ cent soixante-dix mille années-lumière selon la NASA, ce qui en fait une galaxie sensiblement plus grande que la Voie lactée. On estime qu'elle contient environ mille milliards d'étoiles pour une masse de disque d'environ cent milliards de masses solaires.
Le composite publié le seize mars 2026 combine les données UV, visible et proche infrarouge de Hubble avec l'infrarouge du Webb. Le résultat, c'est qu'on voit enfin les deux couches superposées : les étoiles jeunes et le gaz ionisé côté Hubble, la poussière et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (PAH) côté Webb. Jusque-là, on avait l'un ou l'autre. Pas les deux en même temps à cette résolution.
Pour comprendre l'intérêt de cette observation, il faut regarder du côté du gradient de métallicité. Au centre de M101, la valeur 12+log[O/H] est de 8,69, ce qui correspond à peu près à la métallicité solaire. En périphérie, on tombe à 0,39 fois la valeur solaire. Rien de surprenant là-dedans, c'est un gradient classique pour une spirale de cette taille. Ce qui est surprenant, c'est ce que les PAH font dans ce gradient.
Le résultat contre-intuitif des PAH en périphérie#
L'étude de Whitcomb, Smith et collaborateurs, publiée en septembre 2025 (arXiv:2509.18347), a utilisé le NIRCam du Webb pour cartographier les PAH à 3,3 micromètres avec une résolution d'environ 3,9 parsecs. C'est la première fois qu'on descend à cette échelle sur M101.
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Arrêtons de tourner autour du pot. Dans un environnement pauvre en métaux, on s'attend à ce que les PAH soient détruits plus facilement par le rayonnement UV, parce qu'il y a moins de poussière pour les protéger. La contribution des PAH devrait baisser quand on s'éloigne du centre. Or c'est l'inverse qui se produit : la contribution des PAH à 3,3 micromètres triple en périphérie, passant d'un à deux pour cent au centre à deux virgule cinq, quatre virgule deux pour cent en bordure de disque.
L'explication proposée tient en deux mots : "inhibited grain growth". En périphérie, la faible métallicité empêche la croissance des gros grains de poussière. Les ultra-petits grains, dont les PAH font partie, sont préservés parce que le mécanisme qui les incorpore normalement dans des grains plus gros ne fonctionne pas. Les gros disparaissent, les petits survivent. C'est contre-intuitif parce qu'on pense d'abord à la destruction UV, mais le facteur dominant ici, c'est l'absence de croissance.
J'ai relu le papier deux fois sur ce point, et honnêtement, je ne suis pas totalement convaincu que ce mécanisme suffise à expliquer un triplement de la contribution. Les auteurs le présentent comme le scénario le plus cohérent avec les données, pas comme une certitude. La modélisation devra suivre.
Les régions HII géantes et la supernova de 2023#
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M101 héberge plusieurs régions HII parmi les plus grandes connues dans une galaxie voisine. NGC 5461, NGC 5462, NGC 5471 et NGC 5447 sont des complexes de formation stellaire visibles individuellement depuis le sol avec un télescope modeste. Sur l'image composite, elles apparaissent comme des nœuds brillants le long des bras spiraux, là où le gaz ionisé par les étoiles massives jeunes émet en H-alpha.
Et puis il y a SN 2023ixf. Le dix-neuf mai 2023, Kōichi Itagaki a détecté une supernova de type II-L dans M101, à une magnitude de 14,9. En trois jours, elle a grimpé à 10,8, devenant la supernova la plus brillante visible depuis l'hémisphère nord en une décennie. Le progéniteur identifié est une supergéante rouge. Ce genre d'événement dans une galaxie aussi bien documentée, c'est une mine pour les modèles d'évolution stellaire. Les données pré-explosion de Hubble sur la zone exacte existaient déjà, ce qui a permis de contraindre la masse et la luminosité du progéniteur quasi immédiatement.
M101 possède aussi six galaxies satellites connues : NGC 5204, NGC 5474, NGC 5477, NGC 5585, UGC 8837 et UGC 9405. NGC 5474 est particulièrement intéressante parce que son noyau est visiblement décentré par rapport à son disque, probablement à cause de l'interaction gravitationnelle avec M101.
Ce que le composite Hubble-Webb change concrètement#
L'image NASA PIA15630, publiée en 2012, combinait déjà quatre télescopes (Spitzer, Hubble, Chandra, GALEX) pour produire un composite multi-longueurs d'onde de M101. Le résultat de mars 2026 va plus loin parce que le Webb apporte une résolution en infrarouge moyen que Spitzer ne pouvait pas atteindre. On passe de structures résolues à l'échelle du kiloparsec à des structures résolues à quelques parsecs dans les bras spiraux.
Mon interprétation : ce type de composite va devenir la norme pour toutes les grandes spirales proches. La combinaison Hubble (qui vieillit mais reste inégalé en UV-visible) et Webb (infrarouge) permet de couvrir le spectre électromagnétique de manière suffisamment continue pour modéliser le cycle complet de la matière interstellaire, de la formation stellaire à la destruction des grains. M101 est le banc d'essai. Les prochaines cibles logiques seraient M51 et NGC 628, qui ont déjà été observées par les deux télescopes séparément.
Sur ce point, j'hésite encore : est-ce que le Webb va réellement prolonger la durée de vie scientifique de Hubble en rendant ses archives UV indispensables pour les composites, ou est-ce qu'on est dans les dernières années où ce type de synergie fonctionne avant que Hubble ne soit désorbité ? La réponse dépend du budget NASA, pas de la physique. Et ça, c'est un autre sujet.
Sources#
- NASA, image composite Hubble+JWST de M101, 16 mars 2026 : https://science.nasa.gov
- Whitcomb, Smith et al., "PAH emission in M101 with JWST/NIRCam", arXiv:2509.18347, septembre 2025
- NASA, PIA15630, composite multi-télescopes M101, 2012
- Wikipedia, "Pinwheel Galaxy" : https://en.wikipedia.org/wiki/Pinwheel_Galaxy
- arXiv:2503.13974, données complémentaires M101
- APOD, archives M101 : https://apod.nasa.gov





