John Noonan voulait observer une autre comète. Son programme Hubble avait été validé, le temps de télescope alloué, tout était calé. Sauf que la cible originale est devenue inobservable à cause de contraintes techniques apparues après la soumission de la proposition. Il a fallu trouver un plan B. Le plan B, c'était C/2025 K1 (ATLAS). Et C/2025 K1 était en train de se briser en morceaux.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur 3I/ATLAS : la comète interstellaire vue par Juice et Mars Express.
On sous-estime la part de sérendipité en astronomie. Noonan lui-même le dit : « Sometimes the best science happens by accident. » Son équipe à Auburn University avait besoin d'une comète de remplacement, pas trop loin, pas trop faible. K1 cochait les cases. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est qu'ils allaient pointer le STIS (Space Telescope Imaging Spectrograph) de Hubble sur un objet en pleine désintégration, à peine huit jours après le début du processus.
Huit jours. C'est le délai estimé entre le début de la fragmentation (autour du 31 octobre 2025) et la première observation Hubble le 8 novembre. Jamais le télescope n'avait capturé une comète aussi tôt après qu'elle ait commencé à se casser.
J'ai un faible pour ce genre d'histoires où le programme initial plante et où le résultat de secours surpasse tout ce qui était prévu. C'est un peu le raccourci que tu prends parce que la route est barrée et qui t'amène sur un panorama que tu n'aurais jamais vu autrement.
Qui est vraiment C/2025 K1 ?#
Découverte le 24 mai 2025 par le système ATLAS depuis Rio Hurtado, au Chili. C'est une comète dynamiquement nouvelle, venue du nuage d'Oort. Son noyau mesurait environ huit kilomètres de diamètre avant la fragmentation. Trajectoire hyperbolique, inclinaison rétrograde d'environ 147 degrés.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Hubble détecte la première inversion de rotation d'une comète.
Le 8 octobre 2025, elle passe au périhélie : 0,334 UA du Soleil. Ça la place à l'intérieur de l'orbite de Mercure, à environ quarante-neuf millions de kilomètres de notre étoile. Pour un noyau glacé de huit kilomètres qui n'a probablement jamais vu le système solaire interne, c'est un baptême du feu au sens propre.
Le 18 octobre, la comète est récupérée visuellement après le périhélie. Elle a survécu au passage. Du moins c'est ce qu'on croit.
Comment cinq fragments sont-ils apparus en trois jours ?#
Le protocole Hubble est sobre. Trois expositions de vingt secondes par jour, avec le détecteur CCD du STIS et le filtre MIRVIS, sur trois jours consécutifs : 8, 9 et 10 novembre 2025.
Le premier jour, quatre objets cométaires sont visibles. Chacun a sa propre coma, son propre halo de gaz et de poussière. Le deuxième jour, le plus gros fragment se scinde en deux sous-ensembles distincts (les fragments 2a et 2b dans la nomenclature de l'étude). Le troisième jour, cinq fragments sont résolus, et ils s'éloignent les uns des autres.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Cloud-9 : la galaxie ratée qui révèle la matière noire.
Depuis le sol, les télescopes ne voyaient que des taches brillantes à peine distinguables. L'observatoire du Teide signale la fragmentation le 10 novembre, soit le même jour que la dernière époque Hubble. Trois jours plus tard, le 13 novembre, trois fragments sont confirmés au sol. Le 25 novembre, on en compte quatre (A, B, C, D).
La différence de résolution entre Hubble et les télescopes terrestres sur ce type d'événement est brutale. Pas juste meilleure : elle permet de voir un phénomène qui serait resté flou sans le spatial.
Qu'est-ce qui a cassé la comète ?#
Sur ce point, j'ai mis du temps à me faire un avis clair. Le paper de Bodewits et al. (publié dans Icarus, en ligne depuis le 6 février 2026) pointe un mécanisme principal : l'instabilité rotationnelle provoquée par les couples de dégazage amplifiés au périhélie.
En gros : quand la glace se sublime à la surface du noyau sous l'effet du rayonnement solaire, les jets de gaz qui en résultent ne sont pas symétriques. Ils exercent un couple sur le noyau, qui accélère ou modifie sa rotation. Si le noyau tourne trop vite, les forces centrifuges l'emportent sur la cohésion gravitationnelle et la résistance mécanique du matériau. Le noyau se disloque.
C'est le même principe que pour 41P/Tuttle-Giacobini-Kresák, où Hubble avait observé une inversion de rotation causée par le dégazage. Sauf que 41P a tenu le coup. K1, non.
Il existe d'autres mécanismes possibles (stress thermique, pression de sublimation interne, forces de marée solaires), mais la séquence temporelle colle avec l'instabilité rotationnelle : la fragmentation démarre après le périhélie, quand le dégazage a eu le temps de modifier la rotation du noyau.
S'agit-il d'une fragmentation en cascade ?#
L'étude décrit une fragmentation hiérarchique. D'abord une rupture primaire qui produit les grands fragments. Puis, en janvier 2026, une fragmentation secondaire du fragment C, détectée par Gemini North et le JWST.
Un détail m'a accroché : le décalage entre la rupture physique et le sursaut photométrique. Entre un et trois jours séparent le moment où le noyau se casse et le moment où la luminosité de la comète augmente. L'explication tient à la physique de surface : le matériau intérieur, fraîchement exposé au rayonnement solaire, se réchauffe vite mais a besoin de temps avant de libérer efficacement la poussière. Ce délai est une information directe sur la structure interne du noyau, ce qui est rare.
L'équipe a aussi observé des arcs fins et éphémères (des « arclets ») autour du fragment I lors de la première époque Hubble. Et les analyses spectroscopiques, menées avec le STIS et le COS (Cosmic Origins Spectrograph), révèlent que K1 est significativement appauvrie en carbone par rapport aux autres comètes. Les résultats détaillés de la spectroscopie n'ont pas encore été publiés dans un article dédié.
Que deviennent les fragments après ?#
Les fragments A, B et D sont sur des trajectoires qui les éjectent du système solaire. Ils ne reviendront pas. Le fragment C, lui, a hérité d'une période orbitale estimée à environ 449 000 ans. Autant dire que personne ne le reverra.
K1 a rejoint la liste des comètes observées en pleine fragmentation par Hubble, aux côtés de C/2019 Y4 ATLAS ou Shoemaker-Levy 9. Sauf qu'ici, le timing est sans précédent : jamais Hubble n'avait capturé le processus aussi près du début. Comme le résume Noonan : « Never before has Hubble caught a fragmenting comet this close to when it actually fell apart. »
Colin Snodgrass, co-auteur et scientifique interdisciplinaire de la mission Comet Interceptor de l'ESA, est aussi sur le paper. Cette mission, pas encore lancée, a justement pour objectif d'intercepter une comète dynamiquement nouvelle. Les données de K1 vont nourrir directement la préparation de cette mission.
Pour une observation de secours, c'est pas mal. Si l'astronomie a un truc à nous apprendre en dehors de la physique des noyaux glacés, c'est peut-être que le meilleur plan, parfois, c'est celui qu'on n'avait pas prévu.
Sources#
- NASA, « Hubble Unexpectedly Catches Comet Breaking Up », communiqué du 18 mars 2026
- ESA/Hubble, heic2606
- Bodewits et al., « Sequential fragmentation of C/2025 K1 (ATLAS) after its near-sun passage », Icarus, DOI 10.1016/j.icarus.2026.116996, preprint arXiv:2511.19707
- NASA, séquence 3 panneaux : fragmentation de C/2025 K1
- Wikipedia, C/2025 K1 (ATLAS)






Comment le hasard a changé tout ?#