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Proba-2 voit l'éclipse annulaire 4 fois depuis l'orbite

Proba-2 voit l'éclipse annulaire 4 fois depuis l'orbite

Par Julien P.

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Julien P.

Le 17 février 2026, un petit satellite belge de 130 kg a fait ce qu'aucun observateur au sol ne pouvait faire : voir la même éclipse quatre fois dans la même journée. Proba-2, en orbite à 725 km d'altitude, tourne autour de la Terre en environ 100 minutes. Quatorze orbites par jour. À chaque passage au-dessus de la zone d'ombre lunaire, son instrument SWAP a capté l'anneau de feu solaire en ultraviolet extrême, à 17,4 nanomètres. Pas en lumière visible. En fausse couleur.

J'ai passé la soirée du 20 février à éplucher les données publiées par l'ESA, et l'image de 11 h 31 UTC m'a scotché. Le disque lunaire, noir, cerné par la couronne solaire à environ un million de degrés. Le genre de cliché qui vous fait oublier que vous regardez un écran d'ordinateur.

Pourquoi parle-t-on d'un anneau de feu au bout du monde ?#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éclipse lunaire totale de mars 2026 : anatomie d'une ombre terrestre.

L'éclipse du 17 février était annulaire. La Lune se trouvait plus loin de la Terre sur son orbite elliptique, donc elle paraissait plus petite que le Soleil. Résultat : au lieu de le masquer totalement, elle a laissé un anneau lumineux tout autour. La taille apparente de la Lune varie d'environ 13 % entre le périgée (quelque 356 500 km) et l'apogée (quelque 406 700 km), et ce jour-là, elle était du mauvais côté de la fourchette pour une éclipse totale.

Le chemin d'annularité couvrait 4 282 km de long sur 616 km de large. Le problème, c'est qu'il passait exclusivement sur l'Antarctique. Personne dans une ville, personne sur une plage. L'anneau de feu complet n'était visible que depuis la glace, et pour les rares humains présents là-bas (j'y reviens), la fenêtre durait 2 minutes et 20 secondes au maximum. L'éclipse partielle, elle, a été observable depuis la pointe sud de l'Argentine, du Chili, une grande partie de l'Afrique australe et Madagascar, entre 9 h 56 et 14 h 27 UTC.

La magnitude de cette éclipse atteignait 0,963 avec une obscuration de 0,9274. C'est la 61e éclipse sur 71 du cycle Saros 121, pour ceux qui tiennent les comptes (et je les tiens, j'ai un tableur dédié aux Saros depuis trois ans).

Comment Proba-2 tient-il encore après 17 ans en orbite ?#

Proba-2, c'est le genre de satellite qu'on oublie. Lancé le 2 novembre 2009 sur un lanceur Rockot, en même temps que SMOS, sa mission nominale était de deux ans. On est en 2026. Il tourne toujours. Dix-sept ans.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éclipse solaire totale août 2026 : guide observation Europe.

Le satellite est petit : 60 cm sur 70 cm sur 85 cm, 130 kg, 120 watts de puissance. Construit par Verhaert Design & Development (devenu QinetiQ Space) en Belgique, opéré scientifiquement par l'Observatoire royal de Belgique. Son orbite est héliosynchrone, circulaire, entre 713 et 733 km d'altitude, avec une inclinaison de 98,3°. En gros, il survole les régions polaires et passe au-dessus de chaque point de la Terre à la même heure locale. Ce type d'orbite est idéal pour observer le Soleil en continu : pendant neuf mois de l'année, Proba-2 ne subit aucune éclipse orbitale (la Terre ne passe pas entre lui et le Soleil).

Je m'interroge sur le fait qu'on parle si peu de ce satellite. Un engin de 130 kg qui fonctionne huit fois plus longtemps que prévu, et qui livre encore des données scientifiques exploitables, ça devrait être un cas d'école en ingénierie spatiale.

Comment SWAP voit-il le Soleil à un million de degrés ?#

L'instrument qui a capté les images de l'éclipse s'appelle SWAP, pour Sun Watcher using APS and Image Processing. C'est un imageur en ultraviolet extrême, centré sur 17,4 nm de longueur d'onde avec une bande passante de 1,5 nm. À cette longueur d'onde, on observe la couronne solaire à environ un million de degrés.

Le détecteur est un CMOS-APS de 1024 par 1024 pixels, avec un champ de vision de 54 par 54 minutes d'arc et une échelle de 3,2 secondes d'arc par pixel. L'optique est un télescope hors-axe dérivé d'un Ritchey-Chrétien, avec des miroirs recouverts d'une trentaine de couches alternées de molybdène et de silicium. Tout ça pour 5 watts de puissance totale et un processeur AT697 LEON II cadencé à 100 MHz. SWAP prend une image toutes les 100 à 130 secondes environ.

Ce qui compte ici : les images de l'éclipse ne montrent pas ce que l'œil humain verrait. Le 17,4 nm est invisible pour nous. Les clichés publiés par l'ESA sont en fausse couleur, et ils montrent la couronne solaire, pas la photosphère. C'est pour ça que l'anneau de feu paraît si net sur les images Proba-2, presque trop beau pour être vrai.

Comment Proba-2 a-t-elle observé quatre éclipses distinctes en une journée ?#

Le cœur de cette histoire est là. Proba-2 boucle une orbite en environ 100 minutes. L'éclipse partielle a duré de 9 h 56 à 14 h 27 UTC, soit un peu plus de quatre heures et demie. Pendant cette fenêtre, le satellite a traversé l'ombre lunaire quatre fois. Quatre éclipses distinctes, captées par le même instrument, le même jour.

L'image la plus spectaculaire date de 11 h 31 UTC, quand l'alignement était quasi parfait vu depuis l'orbite de Proba-2. Le disque lunaire couvre la quasi-totalité du Soleil, laissant un mince anneau de couronne. À 12 h 13 UTC, le maximum géocentrique était atteint (c'est le moment où l'axe de l'ombre lunaire passe le plus près du centre de la Terre), mais depuis l'orbite, chaque passage offrait un angle légèrement différent.

C'est un truc que je trouve sous-estimé dans la couverture médiatique des éclipses : un satellite en orbite basse ne voit pas une éclipse, il en voit plusieurs. L'ombre de la Lune est un cône qui balaie la surface terrestre, et le satellite la traverse à chaque orbite. Comme un avion qui passerait plusieurs fois dans le même orage.

Comment s'est déroulée l'éclipse à Concordia, par moins 29 degrés ?#

Sur un sujet proche, découvrez notre article : K2-315b, l'exoplanète qui orbite en Pi jours.

Au sol, la station Concordia est un des rares endroits habités où l'annularité était visible. Cette base franco-italienne (IPEV/PNRA, pas seulement ESA) se trouve au dôme C du plateau antarctique, à 3 233 m d'altitude et 1 100 km de la côte la plus proche. Le 17 février, il faisait environ moins 29 °C. Été austral, avec le Soleil au-dessus de l'horizon une vingtaine d'heures par jour.

L'annularité a duré environ 2 minutes à Concordia, avec un pic à 19 h 47 heure locale (12 h 47 CET). L'éclipse partielle, elle, s'est étalée sur environ 2 heures. La photo prise par A. Traverso, créditée ESA/IPEV/PNRA, montre l'anneau de feu au-dessus d'un horizon plat et blanc. Zéro relief. L'Antarctique, vu comme ça, ressemble à un décor de science-fiction minimaliste.

Concordia est aussi utilisée par l'ESA comme analogue pour les missions lunaires et martiennes. L'isolement y est extrême, les conditions de vie rudes. Observer une éclipse lunaire depuis la France, c'est confortable. Observer un anneau de feu solaire depuis Concordia à moins 29 °C, c'est autre chose.

Que nous apprend vraiment Proba-2, et ses limites ?#

Les images SWAP de cette éclipse ne servent pas qu'à faire de belles photos. Quand la Lune masque une partie du disque solaire, les scientifiques de l'Observatoire royal de Belgique peuvent étudier la couronne interne avec moins de contamination lumineuse. C'est un coronographe naturel, sauf que l'occultation est partielle (annulaire, pas totale), donc l'intérêt scientifique est moindre que lors d'une éclipse totale.

Les données LYRA, le radiomètre à photodiodes diamant embarqué sur le même satellite, mesurent la baisse d'irradiance solaire pendant chaque passage. Quatre mesures de baisse, quatre courbes de lumière. C'est le genre de jeu de données que les modélisateurs de la couronne adorent.

Ce qu'on ne voit pas dans ces images : la chromosphère, les protubérances en lumière H-alpha, le flash spectrum. Pour ça, il faudrait un instrument différent, ou une optique adaptative au sol capable de compenser la turbulence atmosphérique. Proba-2 voit une tranche très spécifique du spectre, et c'est à la fois sa force et sa limite.

Pourquoi 2026 est-elle l'année aux quatre éclipses ?#

Le 17 février n'était que le début. 2026 compte quatre éclipses : l'annulaire de février, une éclipse lunaire totale le 3 mars (celle que j'ai couverte le mois dernier), une éclipse solaire totale le 12 août, et une éclipse lunaire partielle le 28 août. L'éclipse totale d'août sera visible depuis le nord de la Russie, le Groenland et l'Espagne, entre autres. Celle-là, je compte bien la voir en personne.

Quatre éclipses la même année, c'est loin d'être rare, mais ça reste un beau millésime. Ça arrive parce que les orbites de la Terre et de la Lune s'alignent deux fois par an (aux nœuds), et que chaque saison d'éclipses peut produire une solaire et une lunaire. L'explication tient dans la géométrie orbitale et le concept d'analemme : la position apparente du Soleil n'est jamais exactement la même d'un jour à l'autre, et les nœuds de l'orbite lunaire se décalent sur un cycle de 18,6 ans.

Bon, sur ce point je suis un peu hésitant sur le lien entre l'analemme et les saisons d'éclipses, c'est plus une question d'inclinaison de l'orbite lunaire par rapport à l'écliptique que de position apparente du Soleil. Mais la mécanique de base tient.

Sources#

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