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LISA : l'ESA construit son interféromètre pour 2035

LISA : l'ESA construit son interféromètre pour 2035

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Le 3 décembre 2015, une fusée Vega décolle de Kourou avec à son bord un démonstrateur technologique de 1 910 kg. LISA Pathfinder. Une boîte de 2,9 m sur 2,1 m, construite par Airbus Defence and Space pour 490 millions d'euros, avec à l'intérieur deux cubes en or-platine séparés de 38 cm. Le but : prouver qu'on peut mesurer le déplacement relatif de deux masses en chute libre dans l'espace avec une précision sub-picométrique.

Dix ans et quelques contrats industriels plus tard, l'ESA s'apprête à construire l'instrument final. Trois vaisseaux, 2,5 millions de km de côté, un triangle géant en orbite autour du Soleil pour écouter les ondes gravitationnelles que LIGO ne peut pas capter.

Pathfinder au point L1, comment a-t-il prouvé que ça marche ?#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur 218 fusions détectées par ondes gravitationnelles : le bilan LIGO-V….

Le vaisseau arrive au point de Lagrange L1 (Soleil-Terre) le 22 janvier 2016, sur une orbite de Lissajous. La phase scientifique commence le 1er mars 2016. Ce qui se passe ensuite, c'est que dès le premier jour de mesure, la précision atteint les exigences. Pas au bout de semaines de calibration. Le premier jour.

Les résultats publiés en février 2018 vont plus loin. La chute libre des cubes or-platine est un facteur 5 meilleur que ce qu'exigeait le cahier des charges de Pathfinder. La sensibilité en accélération dans la bande de fréquence de LISA est améliorée d'un facteur supérieur à 3 par rapport aux premières mesures de 2016. Les sources de bruit résiduel sont identifiées : mouvement du vaisseau, interactions moléculaires de gaz, effets laser. Rien de rédhibitoire.

Quand j'ai lu le papier à l'époque, je ne m'attendais pas à ce que les marges soient aussi confortables. On parle d'un prototype spatial qui dépasse ses propres specs dès l'allumage. Ça arrive, mais pas souvent.

Pathfinder est désactivé le 30 juin 2017 après 576 jours de mission. Le message est clair pour la communauté : la technologie de détection d'ondes gravitationnelles dans l'espace fonctionne.

2017-2024, pourquoi sept ans d'attente administrative ?#

La route administrative est longue. En janvier 2017, une nouvelle proposition arrive sur le bureau de l'ESA : trois vaisseaux, bras de 2,5 millions de km. Le 20 juin 2017, LISA est approuvée comme mission L3 du programme Cosmic Vision (la troisième grande mission, après JUICE et Athena). Le thème retenu : l'univers gravitationnel.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Celeste : l'ESA teste la navigation par satellite depuis l'orbite b….

Puis il faut attendre. Le concept est affiné, les budgets négociés, les partenaires alignés. La NASA, qui s'était retirée en 2011 pour raisons budgétaires (à l'époque, le projet prévoyait des bras de 5 millions de km en coopération ESA/NASA), revient dans la boucle. En mars 2024, un MoU est signé : la NASA contribue environ 20 % du coût total, en fournissant les systèmes laser, les télescopes et les dispositifs de gestion de charge.

Le 25 janvier 2024, le Science Programme Committee de l'ESA adopte LISA. L'adoption, dans le jargon ESA, c'est le feu vert définitif. Le budget estimé est de 1,75 milliard d'euros côté ESA.

Janvier 2025, comment la phase d'implémentation commence-t-elle vraiment ?#

En janvier 2025, l'ESA entre en phase d'implémentation. C'est concret. Le 17 juin 2025, au Salon du Bourget, le contrat industriel est signé avec OHB System AG comme maître d'œuvre. Thales Alenia Space fait partie de l'équipe cœur. L'Italie et la Suisse fournissent les masses-test en chute libre avec blindage contre les forces externes. L'Allemagne, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark et la République tchèque travaillent sur les systèmes de détection interférométrique à précision picométrique. L'Espagne fournit le Science Diagnostics Subsystem.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur 3I/ATLAS : la comète interstellaire vue par Juice et Mars Express.

Je note que c'est OHB qui décroche le contrat, pas Airbus (qui avait construit Pathfinder). Les appels d'offres spatiaux européens ne sont pas des reconductions automatiques.

Ce que LISA va mesurer, pourquoi LIGO ne suffit pas ?#

LIGO, Virgo, KAGRA détectent dans la bande 5 Hz à 20 000 Hz. Des fusions rapides : deux trous noirs stellaires qui spiralent l'un vers l'autre et fusionnent en une fraction de seconde dans la bande audible des détecteurs. LISA vise la bande 0,1 mHz à 0,1 Hz. Mille fois plus basse.

À ces fréquences-là, les sources sont différentes. Des fusions de trous noirs supermassifs, entre 10 000 et 10 millions de masses solaires. L'ESA estime une à deux détections par semaine en moyenne. Des inspirales à rapport de masse extrême (un objet stellaire qui spirale autour d'un trou noir massif), au moins un événement par an. Environ 25 000 binaires compactes galactiques. Et une centaine de binaires qui fusionneront ensuite dans la bande LIGO, quelques semaines ou mois plus tard, ce qui ouvre la porte à l'astronomie multi-bande gravitationnelle.

Le total attendu sur la durée de la mission dépasse 10 000 événements.

C'est la complémentarité avec les détecteurs au sol qui rend le truc puissant. Les détecteurs au sol captent les dernières secondes d'une fusion stellaire. LISA captera les mois, les années qui précèdent, pour des systèmes bien plus massifs. C'est un peu l'équivalent de la différence entre un radiotélescope et un télescope optique : on regarde le même univers, mais pas les mêmes phénomènes. Oliver Jennrich, l'un des scientifiques du projet, compare ça au passage du cinéma muet au cinéma sonore.

Il y a aussi les sources plus exotiques, sur lesquelles je suis moins catégorique : transitions de phase cosmologiques, cordes cosmiques, ondes gravitationnelles primordiales. C'est spéculatif, personne ne sait ce qu'on trouvera réellement dans cette bande de fréquences que personne n'a jamais sondée.

Le triangle, comment fonctionne concrètement une détection sur 2,5 millions de km ?#

Trois vaisseaux. Chacun porte deux masses-test (des cubes or-platine de 46 mm, environ 2 kg, revêtus d'or), deux télescopes, deux lasers, deux assemblages optiques. Six faisceaux laser circulent entre les trois vaisseaux. Le triangle est en orbite héliocentrique à 1 UA du Soleil, 20 degrés derrière la Terre, à environ 50 millions de km de nous.

La résolution de déplacement est de 20 picomètres sur 2,5 millions de km. Pour donner une idée, c'est un décalage inférieur au diamètre d'un atome d'hélium. La sensibilité en déformation (strain) est meilleure que 1 partie sur 10 puissance 20. La masse totale au lancement des trois vaisseaux combinés est de 8 212 kg, lancés sur Ariane 6 depuis Kourou.

La phase scientifique nominale dure quatre ans, avec extension possible jusqu'à dix ans au total.

Et maintenant, où en est-on réellement avec LISA ?#

Le lancement est prévu pour 2035. Neuf ans. C'est long, mais les missions spatiales L-class de l'ESA sont des projets à 20 ans de gestation. LISA a été proposée pour la première fois dans les années 1980 sous le nom LAGOS. On en est à 40 ans entre le concept initial et le vol.

Ce qui me préoccupe un peu, c'est la tenue du calendrier. Les grandes missions ESA glissent presque toujours. Athena (L2) a été restructurée. JUICE est partie, mais avec du retard. Sur LISA, l'adoption est faite, le contrat industriel est signé : on est dans la meilleure position possible. Mais neuf ans, c'est neuf ans.

Le parallèle avec Euclid est intéressant. Euclid a mis 12 ans entre l'adoption et le lancement. LISA en prévoit 11. Le télescope spatial a déjà livré ses premiers résultats sur la matière noire, preuve que le pipeline ESA finit par produire. Reste que LISA est techniquement plus ambitieuse : trois vaisseaux au lieu d'un, une précision de mesure sans précédent dans un environnement spatial, et un instrument optique distribué sur des millions de km.

Quand on regarde en arrière, de la première détection au sol en 2015 à la signature du contrat de construction en 2025, la route a été rapide pour un projet de cette taille. Quand LISA volera, on aura accès à une gamme de phénomènes gravitationnels que personne n'a jamais observés. Le millihertz est un territoire vierge.

Sources#

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