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Éclipse lunaire totale mars 2026 : le Saros 133 en chiffres

Éclipse lunaire totale mars 2026 : le Saros 133 en chiffres

Par Julien P.

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Julien P.

Le 3 mars 2026, la Lune est devenue rouge. Pas orange, pas sombre : rouge cuivré, classée entre L=2 et L=3 sur l'échelle Danjon. Pendant 58 minutes et 58 secondes exactement, notre satellite a traversé l'ombre de la Terre, et environ 2,5 milliards de personnes ont pu voir la totalité. Moi, depuis la métropole, je n'en faisais pas partie.

La France métropolitaine était hors zone de visibilité pour la phase totale. J'ai suivi le live de la NASA sur mon écran, mon télescope rangé dans sa housse à côté du canapé, ce qui est à peu près la situation la plus frustrante pour quelqu'un qui a passé la soirée à vérifier la météo toutes les vingt minutes. Reste que la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie, elles, ont eu droit au spectacle complet.

Pourquoi la Lune rougit-elle toujours de la même manière ?#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éclipse solaire totale août 2026 : guide observation Europe.

La question a l'air simple. La Terre bloque la lumière du soleil, la Lune devrait disparaître. Sauf qu'elle ne disparaît pas : elle vire au rouge. La raison tient en un mot, diffusion Rayleigh, et c'est le même phénomène qui rend le ciel bleu en plein jour.

L'atmosphère terrestre agit comme un filtre. Les longueurs d'onde courtes (bleu, violet) sont diffusées dans toutes les directions par les molécules d'azote et d'oxygène. Les longueurs d'onde longues (rouge, orange) traversent plus facilement et sont réfractées vers l'intérieur du cône d'ombre. Elles se courbent autour de la Terre et viennent éclairer la Lune.

La NASA résume bien le phénomène : "Earth blocks most of the Sun's light… It's as if all of the world's sunrises and sunsets are projected onto the Moon." C'est une image parlante. Tous les levers et couchers de soleil de la planète, concentrés sur un disque de 3 474 km de diamètre.

La couleur exacte dépend de l'état de l'atmosphère au moment de l'éclipse. Une éruption volcanique récente charge la stratosphère en aérosols, absorbe davantage de lumière, et la Lune apparaît plus sombre (Danjon L=0 ou L=1). Le 3 mars 2026, pas d'éruption majeure récente, atmosphère relativement propre : le rouge cuivré était prévisible.

Qui est André-Louis Danjon et qu'est-ce que sa grille de couleurs ?#

L'échelle qui porte son nom date de 1921. Danjon, astronome français, a proposé cinq niveaux pour classer la luminosité et la teinte de la Lune éclipsée, de L=0 (quasi invisible, brun très sombre) à L=4 (orange vif, bord bleuté). L'idée était de donner aux observateurs un référentiel commun, parce qu'avant ça, les descriptions variaient du tout au tout d'un rapport à l'autre.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Conjonction de quatre planètes en avril 2026 : le guide.

Cette éclipse de mars 2026 tombait entre L=2 (rouge cuivré profond, bord de l'ombre très sombre) et L=3 (rouge brique, bord de l'ombre clair). Bon, je l'ai estimé sur un écran de laptop, ce qui n'est clairement pas la méthode idéale. Les observateurs en Asie de l'Est et en Australie, eux, ont pu évaluer à l'œil nu.

Ce qui m'a frappé en relisant les travaux de Danjon, c'est que cette échelle a plus d'un siècle et qu'on l'utilise encore telle quelle. Cinq niveaux, une description qualitative par niveau, pas de capteur, pas de photométrie. Et ça fonctionne. Parfois les outils les plus simples sont ceux qui durent.

Qu'est-ce que le Saros 133 et pourquoi cette série est-elle si longue ?#

Chaque éclipse lunaire appartient à une série Saros, un cycle de 18 ans, 11 jours et 8 heures qui relie des éclipses géométriquement similaires. Le Saros 133 a commencé en 1557 et se terminera en 2819. Il compte 71 éclipses au total : 17 pénombrales, 33 partielles et 21 totales. L'éclipse du 3 mars 2026 est le membre 27 sur 71.

La précédente éclipse de cette même série : le 21 février 2008. La prochaine : le 13 mars 2044. Si vous avez observé celle de 2008, vous avez vu deux membres consécutifs du même Saros. La géométrie se ressemble, la Lune entre dans l'ombre par un angle proche, la magnitude est voisine. Mais pas identique, parce que l'atmosphère terrestre, elle, change à chaque fois.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éclipse annulaire du 17 février 2026 : quatre passages dans l'ombre….

La magnitude ombrale de cette éclipse était de 1,15263. Plus la magnitude dépasse 1,0, plus la Lune s'enfonce profondément dans l'ombre. À 1,15, on est dans une totalité confortable : le disque entier est couvert avec de la marge.

Comment se déroule la nuit du 3 mars, heure par heure ?#

La totalité a duré de 11h03 à 12h02 UT1. Pour l'Asie de l'Est (Japon, Corée, est de la Chine), c'était en soirée. Pour l'Australie, en fin de nuit. Pour le nord-ouest de l'Amérique du Nord, très tôt le matin. Environ 31 % de la population mondiale avait la Lune au-dessus de l'horizon pendant la totalité.

La Lune se trouvait dans la constellation du Lion, en pleine lune de mars (la "Worm Moon" dans la tradition anglo-saxonne, celle qui annonce le dégel et la sortie des vers de terre). Un détail que j'aime bien : pendant la totalité, la galaxie NGC 3423 était occultée par le disque lunaire. Pas que grand-monde l'ait remarqué à l'œil nu, mais pour les astrophotographes équipés, c'était un bonus.

Et contrairement à une éclipse solaire, zéro équipement de protection nécessaire. Pas de filtre, pas de lunettes spéciales. On regarde à l'œil nu, aux jumelles, au télescope. La Lune éclipsée est moins lumineuse que la pleine lune normale, pas plus dangereuse.

Pourquoi cette éclipse est-elle si importante entre deux éclipses totales ?#

La dernière éclipse lunaire totale avant celle-ci datait du 7 septembre 2025. La prochaine n'arrivera pas avant le 31 décembre 2028. Presque trois ans de creux. C'est long, et ça explique en partie pourquoi celle de mars 2026 a été autant couverte.

J'ai passé pas mal de temps à regarder les archives d'images NASA (APOD du 7 mars 2026) après l'événement, et les clichés pris depuis l'Australie sont probablement les plus saisissants. Le ciel austral offre un fond stellaire dense, et la Lune rouge au milieu de tout ça, c'est le genre de photo qui ne nécessite aucune retouche pour être spectaculaire.

Pour les éclipses à venir, on peut tracer les séries Saros sur des décennies entières. Le site EclipseWise (Fred Espenak, ancien NASA GSFC) catalogue chaque éclipse passée et future avec une précision qui frise l'obsession. C'est de là que viennent les données Saros de cet article, et si vous voulez un terrier de lapin astronomique, commencez par là.

Je me suis demandé si la diffusion Rayleigh qui colore la Lune pendant l'éclipse pourrait un jour servir à mesurer l'état de notre atmosphère de manière systématique. En théorie, la couleur exacte de la Lune éclipsée est un indicateur de la charge en aérosols de la stratosphère. En pratique, on utilise des instruments bien plus précis pour ça aujourd'hui. Mais l'idée que chaque éclipse lunaire est aussi un "selfie" atmosphérique de la Terre, vu depuis la Lune, reste séduisante sur le plan intellectuel.

Le télescope Hubble a d'ailleurs déjà observé des éclipses lunaires pour analyser la lumière transmise par notre atmosphère, exactement comme on le fait pour les exoplanètes en transit. La Terre comme laboratoire de spectroscopie de transit : on boucle la boucle.

Sources#

  • EclipseWise (Fred Espenak, NASA GSFC ret.) : données Saros 133, magnitude ombrale, chronologie
  • NASA Science : citation sur la diffusion atmosphérique, mécanisme de coloration
  • NASA GSFC : documentation Saros et échelle Danjon
  • timeanddate.com : zones de visibilité, horaires UT1, population exposée
  • EarthSky : contexte observationnel, Worm Moon, constellation du Lion
  • NASA APOD (7 mars 2026) : galerie post-éclipse
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