Au 1er mai 2026, il n'existe aucun vol habité Starliner programmé. Aucune date de lancement ferme, même pour la version cargo. La mission qui devait être Starliner-1, premier vol opérationnel avec quatre astronautes, s'appelle toujours Starliner-1, mais elle volera vide. Statut officiel chez les agrégateurs de lancements : TBD. À traduire par "on ne sait pas".
Boeing avait signé en 2014 un contrat NASA de 4,2 milliards de dollars pour livrer un véhicule habité capable de relever SpaceX au taxi orbital. Onze ans plus tard, le constructeur a brûlé plus de 2 milliards au-dessus de ce contrat à prix fixe, dont 523 millions sur la seule année 2024. Et la NASA vient d'amputer le carnet de commandes de six à quatre missions obligatoires. C'est le bilan, en chiffres bruts, d'un des programmes les plus difficiles de la décennie spatiale américaine.
Le rapport qui change la conversation#
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Le 19 février 2026, l'administrateur de la NASA Jared Isaacman a signé un document de 547 pages classant le Crew Flight Test (CFT) en Type A mishap. Pour comprendre ce que ça veut dire : c'est la catégorie de défaillance la plus grave dans la nomenclature interne. La même que Challenger en 1986 et Columbia en 2003. Sauf qu'ici, personne n'est mort. Mais la NASA a estimé qu'on n'en était pas passé loin.
Le rapport contient 61 recommandations formelles à implémenter avant le prochain vol habité. Il identifie le climat interne Boeing comme "ugly environment" : ingénieurs sécurité dont on coupait le micro pendant les briefings. Il reclassifie aussi rétroactivement OFT-2, jusque-là présenté comme un succès partiel honorable, en échec partiel. Trois missions Starliner, trois ratés à des degrés divers. Le score n'est pas glorieux.
Détail qui va plaire à ceux qui aiment l'ironie institutionnelle : Isaacman a été nommé administrateur NASA par l'administration Trump, et il est par ailleurs proche de SpaceX et de Musk, qu'il a financés via deux missions privées Crew Dragon. C'est lui qui signe le rapport accablant contre le concurrent direct de SpaceX. Je ne vais pas en faire un complot, mais le contexte mérite d'être rappelé. Dans la foulée, Ken Bowersox, associate administrator pour les opérations spatiales, a pris sa retraite. Coïncidence ou pas, je n'ai pas la réponse.
Le CFT, ce qu'il s'est vraiment passé#
Rappel pour ceux qui auraient suivi de loin. Butch Wilmore et Suni Williams décollent le 5 juin 2024 pour ce qui doit être un séjour de 8 à 14 jours sur l'ISS. À l'approche de la station, cinq des huit propulseurs RCS arrière tombent en panne. Cause technique identifiée par le rapport : vaporisation du tétraoxyde d'azote (l'oxydant) dans les "doghouses" qui logent les propulseurs, combinée à la déformation d'un joint Teflon qui finit par étrangler le débit. À cela s'ajoute la formation d'acide carbazique qui corrode l'acier inoxydable et génère des particules dans une valve. Cocktail technique qui fait perdre le contrôle d'attitude à six degrés de liberté.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Nancy Grace Roman : lancement annoncé pour septembre 2026.
Wilmore et Williams parviennent à s'amarrer en mode dégradé. Le 24 août 2024, la NASA décide qu'il est trop risqué de leur faire faire le retour à bord du Starliner. Le véhicule rentre vide. Les deux astronautes restent à bord. Initialement prévus pour deux semaines, ils passeront 93 jours à l'ISS avant un transfert vers la mission SpaceX Crew-9, et ne reviendront sur Terre que le 18 mars 2025, à bord d'une capsule Dragon, splash down au large de Tallahassee. Neuf mois loin de chez eux pour ce qui devait être moins de quinze jours.
C'est le genre de tuile dont un programme commercial ne se relève pas en six mois. Il n'a pas commencé à s'en relever en seize.
Le pivot cargo de Starliner-1#
Le 24 novembre 2025, NASA et Boeing ont annoncé une refonte du contrat. Le definitive order tombe de six à quatre missions habitées obligatoires, avec deux en option. Surtout, la mission Starliner-1, qui devait être le premier vol opérationnel avec un équipage de quatre (Scott Tingle commander, Mike Fincke, Kimiya Yui de la JAXA, Joshua Kutryk de l'ASC), devient une mission cargo sans équipage.
Les quatre astronautes ont été recasés sur SpaceX. Tingle prend la tête du Astronaut Office. Fincke et Yui passent sur Crew-11. Kutryk file sur Crew-13. Sur le papier, c'est une réorganisation logique. Dans les faits, c'est un aveu : la NASA refuse pour l'instant de remettre des humains à bord d'un Starliner. Et tant que les 61 recommandations ne sont pas implémentées et que le système de propulsion n'est pas requalifié, ça ne bougera pas.
Date prévue pour Starliner-1 ? Initialement NET avril 2026 quand l'annonce de pivot est sortie. Désormais TBD chez Space Devs. Le glissement continue. Si tout se passe bien et après cette mission cargo, Boeing pourra enchaîner jusqu'à trois rotations crewed vers l'ISS d'ici 2030. Trois. Sur la durée de vie résiduelle d'une station qui doit être désorbitée à la fin de la décennie. Le ratio investissement-retour devient tendu.
SpaceX continue de tourner pendant que Boeing patauge#
Pendant que tout ça se joue, SpaceX a accumulé 12 missions habitées NASA depuis le premier vol opérationnel Crew-1 en novembre 2020. 18 vols habités au total en comptant les missions privées. 68 personnes transportées. Le premier vol habité Demo-2 remonte au 30 mai 2020, il y a presque six ans jour pour jour au moment où j'écris ces lignes. Pendant ce temps, Boeing en est à zéro vol opérationnel et un CFT classé Type A mishap.
L'objectif initial du Commercial Crew Program tient en deux mots : dissimilar redundancy. Avoir deux véhicules de conception différente, pour qu'un grounding sur l'un ne paralyse pas l'accès américain à l'ISS. SpaceX a tenu sa part. Boeing devait être le filet de sécurité. À ce stade, c'est un filet qu'il ne faut pas déplier sous peine de le voir craquer.
Comparaison qui pique côté coût : en 2019, NASA estimait le siège Starliner à 90 millions de dollars contre 55 millions pour Dragon. Boeing était plus cher dès le départ, sur la promesse d'un véhicule plus mûr industriellement. La promesse n'a pas été tenue. Pour les missions à venir vers l'ISS, c'est SpaceX qui assure la rotation, comme depuis cinq ans. Si vous voulez un parallèle sur la difficulté de stabiliser un programme habité, le programme Artemis II accumule lui aussi des dérapages calendaires et les délais s'enchaînent.
La question politique qui fâche#
À quoi ressemble la suite ? Trois scénarios possibles.
Premier scénario, optimiste : Boeing implémente les 61 recommandations, requalifie le système propulsion, fait voler Starliner-1 cargo en 2026 ou 2027 sans accroc, et reprend ses missions habitées vers la fin du contrat. Possible. Mais ça suppose que Boeing accepte d'engloutir encore plusieurs centaines de millions sur un contrat à prix fixe qui ne lui rapportera plus rien.
Deuxième scénario, intermédiaire : Boeing remplit les missions cargo, fait peut-être un ou deux vols habités, et NASA active les options minimales. Le programme se finit en sourdine.
Troisième scénario, brutal : Boeing acte qu'il a perdu plus de 2 milliards de dollars et que le retour sur investissement est nul. Le constructeur cède le programme ou le ferme. C'est techniquement envisageable, et certains analystes le murmurent depuis fin 2024. Lequel des trois va se réaliser, je n'ai pas de certitude. Boeing tient pour l'instant, mais sa division défense-espace est sous pression budgétaire constante.
Ce que je crois, c'est que la doctrine "dissimilar redundancy" telle qu'elle a été pensée en 2014 ne tient plus. Pendant six ans, NASA a accepté l'idée qu'un seul fournisseur sur deux suffirait à transporter ses astronautes. Si Boeing finit par rentrer dans le rang, ce sera trop tard pour la station spatiale internationale qu'il devait desservir. Le futur des vols habités vers les stations commerciales du type Haven-1 ou Starlab se jouera sur d'autres véhicules. Vast Space prépare déjà Haven-1, première station commerciale prévue en 2027, et le marché se reconfigure sans attendre Boeing.
ULA Atlas V N22 reste le lanceur attitré du Starliner, tiré depuis SLC-41 à Cape Canaveral. La rampe est prête. Le véhicule est presque prêt. Les équipes sont prêtes. Reste un détail : convaincre la NASA, après le rapport Type A mishap, que c'est le moment d'embarquer à nouveau quatre êtres humains à bord. Ce n'est pas le moment.
Sources#
- NASA, "NASA Releases Report on Starliner Crewed Flight Test Investigation"
- NASA Commercial Crew Blog, "NASA, Boeing Modify Commercial Crew Contract"
- Spaceflight Now, "NASA, Boeing pivot Starliner-1 mission from 4-person astronaut flight to cargo-only"
- CNBC, "Boeing Starliner program losses total $2 billion"
- CNBC, "Boeing Starliner astronauts Wilmore and Williams return via SpaceX"
- NASA, rapport CFT (PDF avec rédactions)
- NPR, "NASA Starliner Boeing mishap Isaacman"
- Wikipedia EN, Boeing Starliner-1
- Wikipedia EN, Boeing Starliner
- Wikipedia EN, Boeing Crew Flight Test
- The Planetary Society, "Why NASA pays SpaceX and Boeing"





