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Apophis 2029 : RAMSES, OSIRIS-APEX et ApophisExL prêts

Apophis 2029 : RAMSES, OSIRIS-APEX et ApophisExL prêts

Par Julien P.

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Julien P.

Le 13 avril 2029, un vendredi soir, un point lumineux glissera lentement dans le ciel européen. Il ne s'agira ni d'un satellite, ni d'une étoile filante. Ce point, c'est un rocher de 375 mètres de diamètre pesant près de 50 millions de tonnes, baptisé 99942 Apophis, qui passera à seulement 31 600 kilomètres au-dessus de nos têtes. Pour vous donner une idée : c'est plus près que les satellites géostationnaires qui nous livrent la télévision, postés à 35 786 kilomètres.

J'ai du mal à me rappeler la dernière fois qu'un objet de cette taille a frôlé la Terre d'aussi près. La réponse est simple : cela n'est jamais arrivé de mémoire moderne, et cela ne se reproduira pas avant des siècles. Environ deux milliards de personnes pourront assister à l'événement à l'œil nu, depuis l'Europe, l'Afrique et l'Asie occidentale. Et pendant ce temps, trois vaisseaux construits par trois agences et trois continents différents seront postés là-haut pour ne rien manquer du rendez-vous.

Un caillou connu depuis vingt ans#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Hera inspecte le cratère de Dimorphos après l'impact DART.

Apophis a été découvert en juin 2004 sous la désignation 2004 MN4, par des astronomes du Kitt Peak Observatory en Arizona. Très vite, les calculs d'orbite ont inquiété la communauté : l'objet semblait avoir une probabilité non négligeable de percuter la Terre en 2029, puis en 2036, puis en 2068. Pendant plus de quinze ans, Apophis a trôné en tête de la liste des astéroïdes potentiellement dangereux de l'ESA et de la NASA.

Puis, en mars 2021, le verdict est tombé. Grâce à des observations radar menées avec le Deep Space Network, les équipes de Davide Farnocchia, au Center for Near-Earth Object Studies de la NASA, ont pu affiner l'orbite au mètre près. Le 26 mars 2021, Apophis a été officiellement retiré de la Risk List. "A 2068 impact is not in the realm of possibility anymore", a tranché Farnocchia. Zéro risque pour au moins cent ans. L'humanité a retenu son souffle, puis elle l'a relâché.

Les mêmes observations ont permis de confirmer le gabarit de la bête : un astéroïde de type S, donc silicaté, mêlant nickel métallique, fer et silicates, d'un diamètre d'environ 375 mètres. Pas une montagne, mais de quoi raser une métropole s'il avait frappé. Et c'est précisément parce qu'il ne frappera pas qu'il devient une occasion scientifique sans équivalent.

Le ballet du 13 avril 2029#

Le soir du 13 avril 2029, à 21h46 temps universel, Apophis atteindra son point de plus grande proximité. À ce moment précis, il filera à environ 12 kilomètres par seconde, et sa vitesse angulaire apparente culminera à 42 degrés par heure. Autrement dit, pour un observateur au sol, le rocher traversera en une minute l'équivalent du diamètre apparent de la pleine Lune. On pourra littéralement le voir bouger sans avoir besoin de capture photo.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur NEO Surveyor : le télescope IR des astéroïdes sombres.

Sa magnitude apparente grimpera jusqu'à 3,1. C'est brillant, mais pas éclatant. En clair, Apophis sera visible à l'œil nu si vous vous trouvez dans une zone peu polluée par la lumière artificielle. Comparable aux étoiles du Grand Chariot. Oubliez donc toute observation depuis un centre-ville ; filez à la campagne, loin des lampadaires, avec peut-être une paire de jumelles pour décupler l'émotion. Je me rappelle avoir observé la comète NEOWISE en juillet 2020 depuis un champ de Seine-et-Marne : l'impression d'être face à quelque chose de plus grand que soi. Avec Apophis, cette impression sera décuplée, parce qu'on saura qu'un vaisseau humain l'accompagne.

RAMSES : l'Europe prend les devants#

L'Agence spatiale européenne a officialisé sa mission le 10 février 2026, en signant avec OHB Italia un contrat de 81,2 millions d'euros pour la construction du vaisseau principal. Le coût total du programme RAMSES avoisinera 150 millions d'euros, avec notamment un contrat séparé de 8,2 millions d'euros attribué à Tyvak International pour l'un des deux CubeSats embarqués, baptisé Farinella en hommage à l'astrophysicien italien Paolo Farinella.

Le plan de vol est ambitieux. Lancement prévu au printemps 2028 sur une fusée H3 japonaise, dans le cadre d'un partenariat avec la JAXA. Arrivée près d'Apophis au plus tard le 1er mars 2029, soit plus d'un mois avant le survol terrestre. L'ESA arrivera donc avant la NASA, ce qui n'est pas anodin dans l'histoire de la défense planétaire européenne. L'idée de RAMSES : observer en direct les déformations de l'astéroïde induites par les forces de marée terrestres au moment du passage. Autrement dit, voir si le rocher tremble, se fissure, change d'axe de rotation. Ces données sont critiques pour comprendre comment un astéroïde se comporte face à une perturbation gravitationnelle majeure, et donc pour préparer d'éventuelles missions de déviation futures.

OSIRIS-APEX : la deuxième vie d'une sonde#

Du côté américain, pas de nouveau vaisseau. La NASA a choisi de recycler OSIRIS-REx, la sonde qui avait rapporté en septembre 2023 les précieux échantillons de l'astéroïde Bennu. Une fois son colis livré sur Terre, la sonde a été rebaptisée OSIRIS-APEX et réorientée vers Apophis, sous la direction scientifique de Dani Mendoza DellaGiustina, de l'Université d'Arizona.

Le scénario est astucieux. OSIRIS-APEX passera au voisinage de la Terre environ une heure après Apophis lors du survol terrestre, profitant d'un assist gravitationnel pour ajuster sa trajectoire. Arrivée près de l'astéroïde : fin avril 2029. S'ensuivra une opération de proximité d'environ dix-huit mois, durant laquelle la sonde effectuera une manœuvre baptisée STIR. Le principe : déclencher ses propulseurs tout près de la surface pour balayer le régolithe et exposer le sous-sol. Ce n'est pas un atterrissage, c'est un décapage. On saura enfin ce qui se cache sous la couche superficielle d'un astéroïde silicaté, et comment il a vieilli au contact du vide et du rayonnement solaire.

ApophisExL : le premier rideshare commercial vers l'espace profond#

La troisième mission est la plus surprenante, parce qu'elle n'est pas portée par une agence gouvernementale. Annoncée en janvier 2026, ApophisExL est le fruit d'une collaboration entre ExLabs, une société américaine, et le Chiba Institute of Technology (plus précisément son laboratoire PERC), au Japon. Le design et les opérations bénéficient d'un appui de la NASA via le JPL et Caltech, mais le montage est bel et bien commercial. Il faut le souligner : c'est la première fois qu'un rideshare commercial vise l'espace profond. Jusqu'ici, les missions vers les astéroïdes étaient réservées aux grandes agences.

La responsable scientifique, la Dr. Tomoko Arai, dirige le PERC et pilote le dépôt de CubeLanders, c'est-à-dire de petits atterrisseurs de la taille d'un CubeSat, directement sur la surface d'Apophis. L'objectif : mesurer en direct les propriétés mécaniques du sol, la cohésion du régolithe, les réactions sismiques. Si tout se passe bien, cela ouvrira la voie à une nouvelle catégorie de missions low-cost vers les objets géocroiseurs, accessibles à des consortiums académiques ou privés plutôt qu'à des programmes nationaux de plusieurs milliards.

Pourquoi ce rendez-vous compte vraiment#

Ce qui rend 2029 exceptionnel, ce n'est pas la peur. C'est l'inverse. Parce que nous savons, avec certitude, qu'Apophis ne frappera pas, nous pouvons l'étudier comme jamais aucun astéroïde de cette taille n'a été étudié. Un passage aussi rapproché d'un objet de près de 400 mètres est un événement qui se produit en moyenne tous les sept mille ans selon les estimations de la NASA. Autant dire que nous avons la chance rare d'avoir été là au bon moment, avec les technologies nécessaires pour en tirer parti.

Pour les observateurs amateurs, l'enjeu est aussi émotionnel. Comme je l'évoquais récemment dans mon article sur les contributions des astronomes amateurs à la science en 2026, les nuits d'observation partagées forment une communauté mondiale où chacun peut participer à quelque chose de plus grand. En 2029, les réseaux d'amateurs seront mobilisés pour cartographier en temps réel la trajectoire d'Apophis, compléter les données professionnelles et, surtout, témoigner.

Et puis il y a le contexte plus large. La décennie 2027-2030 s'annonce comme celle d'une nouvelle économie de l'espace proche, avec l'arrivée de stations commerciales comme Haven-1 de Vast Space et la multiplication des missions privées vers des destinations autrefois réservées aux agences. ApophisExL s'inscrit pleinement dans ce mouvement. Quant aux événements célestes de l'été 2026, comme les essaims météoritiques des Delta Aquariides et Alpha Capricornides en juillet, ils rappellent que le ciel reste un spectacle vivant, dont Apophis sera l'acte le plus marquant de la décennie.

Se préparer dès maintenant#

Trois ans, c'est long et c'est court à la fois. Long, parce que les missions ont encore toutes leurs étapes critiques à franchir : intégration, lancement, croisière, insertion orbitale. Court, parce qu'il n'y a aucune marge d'erreur. Si RAMSES manque son lancement au printemps 2028, la fenêtre pour arriver avant le survol se referme. Si OSIRIS-APEX rate son assist gravitationnel, la sonde devra patienter des mois supplémentaires. Chaque décision d'ingénierie prise aujourd'hui compte.

Pour nous, simples observateurs, la préparation commence dès maintenant. Repérez vos sites d'observation, testez vos jumelles, familiarisez-vous avec les applications qui traceront la position d'Apophis en temps réel. Le vendredi 13 avril 2029 au soir, levez les yeux. Vous verrez un caillou de 375 mètres filer à 12 kilomètres par seconde, plus près de vous que les satellites qui vous apportent Netflix. Et vous saurez que, là-haut, trois vaisseaux construits par des humains seront en train d'observer exactement la même scène, depuis un poste d'observation que personne n'avait jamais occupé auparavant.

Ce soir-là, on ne regardera pas seulement un astéroïde. On regardera ce que notre espèce est capable de faire quand elle accepte de lever la tête ensemble.

Sources#

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