SpaceX ne prend jamais qu'un seul risque à la fois. Sauf là. Le prochain tir Starship, baptisé IFT-12, va empiler trois premières sur un seul vol : nouvelle génération de vaisseau (v3), moteurs Raptor 3 en configuration complète, pad de lancement jamais utilisé. Trois inconnues pour un vol test. Si SpaceX avait un coussin, c'est celui-là qu'il aurait choisi d'enlever.
Le décollage est visé pour début à mi-mai 2026, d'après les déclarations d'Elon Musk du 3 avril 2026 ("4 to 6 weeks away"). L'API Space Devs, mise à jour le 4 avril, confirme la fenêtre "NET mai 2026" avec une précision au mois et un statut TBD. Traduction : rien n'est acté, et on parle d'un programme qui décale en moyenne de deux à trois mois chaque jalon depuis trois ans. Prenons la cible au conditionnel, c'est plus sain.
De IFT-1 à IFT-11 : la courbe d'apprentissage#
Pour comprendre ce qui se joue en mai 2026, il faut regarder la série complète. Onze vols intégrés depuis avril 2023. Le premier, IFT-1, avait explosé à T+4 minutes au-dessus du golfe du Mexique. Le cinquième, IFT-5, avait réussi la première capture du Super Heavy par les bras de Mechazilla en octobre 2024, un des trucs les plus spectaculaires qu'on ait vus dans le spatial depuis longtemps.
Depuis, SpaceX a enchaîné les captures : IFT-6, IFT-7, IFT-9, IFT-10. La récupération booster est devenue presque routine. Le vaisseau, lui, a continué à poser problème, IFT-8 avait explosé en mars 2025, et il a fallu attendre IFT-9 en mai 2025 pour une capture propre de l'étage supérieur.
IFT-11, le 13 octobre 2025, a clôturé la génération Block 2. Booster 15 amerri (pas capturé, par choix), Ship 38 en manœuvre dynamique réussie. Fin de chapitre. Depuis, sept mois de silence côté vol, mais beaucoup de bruit côté Starbase.
Pourquoi sept mois d'attente#
Deux facteurs se superposent. D'abord l'enquête FAA ouverte le 2 avril 2026 sur une anomalie IFT-11, la nature exacte n'a pas été communiquée publiquement. Ensuite un RUD (Rapid Unscheduled Disassembly, le terme pudique de SpaceX pour "a explosé") à Starbase le 6 avril 2026. Cause non confirmée, et je vais éviter de spéculer : les réseaux ont déjà hurlé pendant une semaine sans information vérifiée.
La cible initiale était avril 2026. Elle a glissé à mai. Pour qui suit le dossier depuis IFT-1, ce n'est pas une surprise, c'est même une forme de rituel.
Les static fires, eux, sont passés. Et ça, c'est factuel.
15 et 16 avril : les deux tests qui ont tout débloqué#
Ship 39 a allumé ses six Raptor 3 (trois versions sea-level, trois versions vacuum) pendant 60 secondes complètes le 15 avril 2026. Premier full-duration static fire sur un Starship v3. Succès. Le lendemain, Booster 19 a allumé ses 33 Raptor 3 pendant 15 secondes. Poussée totale mesurée : environ 9 240 tonnes-force, soit plus de 20 millions de livres-force. Succès également, d'après TeslaOracle et NASASpaceFlight.
Point important, parce qu'il a failli tout faire capoter : B19 avait déjà été testé en mars 2026 avec dix moteurs seulement, et ce test s'était interrompu brutalement. Un mois pour identifier et corriger. C'est serré, mais ça a tenu. Sans ces deux static fires validés, IFT-12 serait décalé de plusieurs semaines supplémentaires.
Première n°1 : Starship v3 (Block 3)#
C'est la première fois qu'un vaisseau Block 3 vole. Les différences avec v2, sur le papier :
- Hauteur totale : 124,4 mètres (v3) contre environ 120 mètres (v2). Quatre mètres de plus, concentrés dans l'étage supérieur.
- Capacité charge utile en orbite basse : plus de 100 tonnes revendiquées, contre environ 35 tonnes sur v2. Objectif à terme : 200 tonnes.
- Grid fins 50 % plus grands sur le booster, mais une ailette en moins.
- Tube de transfert méthane élargi, plomberie repensée.
Les 100 tonnes en LEO, je les prends avec précaution. C'est la spec annoncée, pas la performance démontrée. Le v2 n'a jamais transporté une charge utile réelle en orbite, juste des maquettes et des simulateurs Starlink. Tant que v3 n'a pas livré, on reste sur du déclaratif.
Première n°2 : Raptor 3 à 100 %#
Les 33 moteurs du booster et les 6 du vaisseau sont tous des Raptor 3. Premier vol où la configuration est intégrale. SpaceX a publié les specs officielles en août 2024 sur X. Trois générations, une progression nette :
- Poussée au niveau de la mer : 185 tf (R1) → 230 tf (R2) → 280 tf (R3).
- Masse moteur : 2 080 kg → 1 630 kg → 1 525 kg.
- Pression de chambre : 250 bar → 300 bar → 330 bar.
Traduction pratique : plus 51 % de poussée et moins 27 % de masse entre R1 et R3. L'innovation clé de v3, c'est que la plomberie et les capteurs sont intégrés dans la structure principale du moteur, sans carénage de protection externe. Moins de pièces, moins de masse, plus de fiabilité théorique. Plus de surface exposée aux contraintes thermiques aussi. On verra en vol.
L'objectif Raptor 3.x dépasse les 300 tf. Pas encore atteint, pas encore testé en vol. À réserver pour plus tard.
Première n°3 : Pad 2 (OLM-B)#
C'est la première fois qu'un Starship décollera de l'Orbital Launch Pad 2. Tous les tirs précédents, IFT-1 à IFT-11, sont partis du Pad 1. Le Pad 2, aussi appelé Pad B ou Pad West, est situé à Starbase (Boca Chica, Texas), coordonnées 25.996603 N, -97.158251 W. L'OLM-B (Orbital Launch Mount B) a été installé en mai 2025, la tour OLIT-2 est érigée, et Booster 19 y a été empilé le 11 avril 2026.
Les améliorations par rapport au Pad 1 : tranchées de flamme bidirectionnelles, système de déluge d'eau repensé, système de suppression de détonation dimensionné pour environ 10 000 tonnes-force. Ce dernier point n'est pas cosmétique, IFT-1 avait littéralement pulvérisé le pad 1 au décollage, projetant du béton jusqu'à plusieurs kilomètres. Le Pad 2 est conçu pour encaisser.
Mais un pad neuf, c'est aussi une infrastructure non éprouvée. Un capteur mal calibré, une vanne qui bloque, un déluge qui se déclenche avec une demi-seconde de retard : tout peut partir en vrille. C'est pour ça que trois premières sur un seul vol, c'est un choix risqué.
Artemis : soyons précis sur ce qui change#
Beaucoup d'articles vont faire le lien entre IFT-12 et le retour sur la Lune. Attention, parce que la formulation courante est fausse depuis février 2026.
L'administrateur de la NASA Jared Isaacman a annoncé le 27 février 2026 une révision du calendrier : Artemis III (mi-2027) ne posera plus sur la Lune. La mission devient un test de rendez-vous et d'amarrage en orbite terrestre basse avec Starship HLS et/ou Blue Moon, plus un test des combinaisons AxEMU. Le premier alunissage crewed depuis Apollo 17 en décembre 1972 est reporté à Artemis IV, prévue début 2028.
Donc non, IFT-12 n'est pas "l'étape d'avant un retour sur la Lune en 2027". C'est l'étape d'avant un amarrage en orbite terrestre en 2027, puis un alunissage en 2028, si tout tient, ce qui est un gros "si" vu la courbe de retards du programme. L'article sur le splashdown d'Artemis II le 11 avril 2026 détaille la mécanique de ce recalage, et pourquoi le chrono initial ne tenait plus.
Dit autrement : SpaceX doit valider un Starship capable de se mettre en orbite, d'être ravitaillé par d'autres Starship (le transfert cryogénique en orbite n'a jamais été démontré à cette échelle), puis d'aller sur la Lune et d'en revenir. IFT-12, c'est la première case à cocher. Il en reste une dizaine avant l'alunissage.
Ce que je vais surveiller le jour du tir#
Honnêtement, sur ce vol, j'ai moins de certitudes que d'habitude sur le déroulé. Les points que je vais regarder dans l'ordre :
- Montée en puissance des 33 Raptor 3 au T-0. Si un seul moteur ne monte pas, la séquence d'abort se déclenche.
- Max Q (pression dynamique maximale) autour de T+1 minute. Le vaisseau v3 plus long a une structure modifiée, c'est le moment où on verra si la plomberie tient.
- Stage separation (hot-staging). Héritée de v2, mais sur des moteurs R3 c'est la première fois.
- Tentative de capture du booster par Mechazilla au Pad 2. Si elle est planifiée. Vu que c'est un booster neuf et un pad neuf, SpaceX pourrait jouer safe et viser un amerrissage contrôlé.
- Comportement thermique du Ship à la rentrée. Les tuiles ont été modifiées sur v3.
Si tout passe, IFT-12 valide la nouvelle génération en un coup. Si ça casse, SpaceX aura collecté plus de données sur un seul vol que sur trois vols séparés. C'est le pari qu'ils font. Et vu le coût d'un tir Starship (estimé dans la centaine de millions de dollars, chiffre non public), il est à moitié justifié.
Le contexte européen et asiatique, en arrière-plan#
Pendant que SpaceX empile les premières, les concurrents avancent par petits pas. Vega-C a redécollé côté ESA après un vol de retour réussi, j'en parlais dans le dossier Vega-C et Smile. La Chine teste, rate et recommence avec Tianlong-3. La NASA, elle, regarde son programme Mars Sample Return vivre ses derniers mois (j'ai détaillé l'annulation par le Congrès US) et travaille sur la propulsion nucléaire électrique pour Mars 2028.
Starship, s'il tient ses promesses, rebat toute la table. 100 tonnes en LEO à coût marginal bas, ça change l'équation pour le télescope spatial de prochaine génération, pour les missions interplanétaires, pour les stations orbitales privées. Si.
Verdict pré-vol#
SpaceX prend un gros risque avec IFT-12. Trois premières empilées, c'est le genre de pari qu'une agence publique ne ferait jamais, la NASA tire séparément chaque nouveau composant pour des raisons de traçabilité. SpaceX peut se le permettre parce que ses tirs ne portent pas d'équipage, parce qu'ils ont la cadence pour reconstruire, et parce qu'ils ont fait le calcul que la vitesse d'apprentissage compense le risque d'échec.
Mon pari personnel : vol qui décolle en mai ou début juin, montée nominale, problème quelque part entre le stage separation et la rentrée du vaisseau. Booster probablement récupéré. C'est ce qu'a fait la série Block 2 dans ses premiers vols, et la v3 hérite de la même architecture, juste avec plus de surface à maîtriser.
Si je me plante, ce sera parce que SpaceX aura fait un vol parfait du premier coup. Ça leur arrive. Pas souvent, mais ça arrive.
Sources#
- SpaceX, specs officielles Raptor 3, X (Twitter), 4 août 2024 : https://x.com/SpaceX/status/1819772716339339664
- Space Devs Launch API, Flight 12 (ed83366c), màj 4 avril 2026 : https://ll.thespacedevs.com/2.2.0/launch/upcoming/?search=starship&limit=5
- TeslaOracle, "SpaceX Conducts Successful Static Fire Tests on Flight 12 Starship 39 and Booster 19", 17 avril 2026 : https://www.teslaoracle.com/2026/04/17/spacex-conducts-successful-static-fire-tests-on-flight-12-starship-39-and-booster-19/
- Teslarati, "Elon Musk Reveals Date for Starship v3 Maiden Voyage" : https://www.teslarati.com/elon-musk-reveals-date-starship-v3-maiden-voyage/
- Space.com, "SpaceX fires up next-gen Version 3 Starship", 15 avril 2026 : https://www.space.com/space-exploration/launches-spacecraft/spacex-fires-up-next-gen-version-3-starship-ahead-of-landmark-may-test-flight-photos
- NASASpaceFlight, "Ship 39 and Booster 19 complete static fires", avril 2026 : https://www.nasaspaceflight.com/2026/04/ship-39-booster-19-static-fire/
- NASASpaceFlight, "SpaceX refinements at Starbase Pad 2 with Booster 19" : https://www.nasaspaceflight.com/2026/04/spacex-refinements-starbase-pad-2-booster-19/
- Basenor, "Starship IFT-12 delayed to May: what the v3 upgrade means" : https://www.basenor.com/blogs/news/starship-ift-12-delayed-to-may-what-the-v3-upgrade-means
- SpacePolicyOnline, "More Delays for Artemis: Artemis II slips to April 2026, Artemis III to mid-2027" : https://spacepolicyonline.com/news/more-delays-for-artemis-artemis-ii-slips-to-april-2026-artemis-iii-to-mid-2027/
- NASA, Artemis III mission page : https://www.nasa.gov/mission/artemis-iii/
- Wikipedia, SpaceX Raptor engine : https://en.wikipedia.org/wiki/SpaceX_Raptor
- Wikipedia, Starship flight test 11 : https://en.wikipedia.org/wiki/Starship_flight_test_11





